France Université Numérique, c’est leur projet, pas le notre.

Mis a jour : le lundi 7 octobre 2013 à 13:53

Mot-clefs: Informatique Education contrôle social
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Critique de l'université du XXIème sièk.

France Université Numérique C’est leur projet, pas le notre.

« J’ai (…) proposé à la commission européenne le projet e-Erasmus pour que le numérique soit un support à la mobilité. Cela nous aidera à transformer FUN en FUN-e, ce qui sera aussi euh, assez porteur. » Genevieve Fioraso, 2 octobre 2013

Malgré les bugs fréquents de son application humour, la ministre Geneviève Fioraso a présenté le mercredi 2 octobre 2013 France Université Numérique, un système de cours en ligne à grande échelle, appelés MOOCs. L’introduction du numérique dans les pratiques pédagogiques de la Fac n’est pas présentée comme un petit supplément technologique neutre, mais bel et bien comme une refonte du système universitaire, comme attestent par exemple les propos de Fleur Pellerin, ministre de l’innovation et de l’économie numérique : « l’enjeu c’est donc aussi de renforcer notre éco-système d’entreprises, de start-ups numériques, dans le domaine de la e-Education. C’est aussi grâce à ces entreprises que nous pourrons construire le meilleur service aux étudiants mais aussi aux formateurs. Un service pérenne, fondé sur un modèle économique. » Et Fioraso ajoute également : « elle devra stimuler les initiatives privées (la fondation Fun), en encourageant les établissements à recourir aux innovations de nos start-ups ». On dénote donc une première motivation, fondée sur le profit privé et la croissance. La seconde motivation est une non-volonté, basée sur l’argument « progressiste résigné » : « Mon souhait de faire de la France l’un des pionniers de cette 3ème révolution, dont le cours est irréversible, est un souhait qui saura convaincre les dernières résistances. » et « c’est bien parce que nous vivons une révolution majeure qui recompose profondément nos modes de pensée, nos modes d’action, notre accès à la connaissance, nos manières d’enseigner et d’apprendre qu’il s’agit de proposer un projet ambitieux qui permette de construire l’université du 21ème siècle. ». La ministre de l’enseignement supérieur affiche sa volonté de « ne pas se laisser devancer par les américains », « ni par les pays en développement », au risque de se laisser dicter sa conduite éducative par des enjeux de pure concurrence, ce qui pose un réel problème de souveraineté, si l’on accorde de l’importance à ces choses là. Dans le spot publicitaire vantant les mérites de FUN, on nous rabâche l’argument « jeuniste » : « Aujourd’hui, les étudiants sont la génération « y », couramment appelés digital natives. Ultra-connectés, jonglant avec l’information, ils ont massivement contribué à introduire les nouvelles technologies dans l’enseignement supérieur. ». Mon œil ! L’introduction des technologies numériques à l’école, à la fac et dans les bibliothèques est depuis des années un semi-échec, et n’est basée non pas sur une demande forte mais sur un lobbying puissant, le trafic ou le déni des expérimentations négatives, et des engagements publiques en haut lieu. En gros, dans ma bibliothèques de quartier, l’Ipad commence à remplacer le livre et si personne n’y touche pour le moment, c’est parce que les gens n’ont pas « compris » leur chance, et non parce qu’ils trouvent ça bidon. Quant au concept de « génération y », il est important de rappeler qu’il provient avant tout d’une définition managériale et étasunienne, et qu’il est passé dans le champs de la « psychologie » générationnelle lors de sa traversée de l’atlantique en 2010-11. Aujourd’hui encore, la majorité des publications sur cette soi-disant génération concerne le management et l’on y lit qu’elle serait non seulement surconnectée mais surtout très libérale et individualiste, prête à écraser son prochain pour se hisser, etc... Bien qu’il soit indéniable que l’utilisation du numérique et d’internet ait un impact sur les comportements et les rapports sociaux, ce concept semble s’obstiner à nier l’existence des différences de classes sociales, de milieux familiaux, de situation géographiques... etc. La fugue très médiatisée de deux lycéennes en décembre 2012 se rendant sur le site de l’opposition au projet d’aéroport de notre-dame-des-landes et la parution au même moment d’un texte « La génération « Y » : retranscription d’un tract papier ramassé devant un lycée », sont autant d’exemples du décalage avec le cadre officiel de cette génération de « winners/killers ». On peut y lire : « ...On nous dit pourri-e-s gaté-e-s parce qu’on voit des téléphones dans nos poches, mais le capitalisme nous a rendu pauvres en autonomie, en liens de solidarité, en liberté aussi, autant de petits riens qui séparent le simple du miséreux. Nos parents ont travaillé dur pour consommer : ils ont maintenant le cancer et la nature est mise à sac. Cette trajectoire ne peut pas nous intéresser : s’épuiser à nuire à l’interêt commun en attendant son tour en chimiothérapie.... ». De plus, employer l’argument de la jeunesse et du numérique, c’est d’emblée périmer les vieux. Cet argument n’est pas pour les jeunes, mais pour que les vieux fassent jeune en se mettant à Facebook, à l’Ipad, et à je ne sais quelle connerie. Madame Fioraso, ne jurez pas trop par cette jeunesse qui pourrait finir par se retourner contre vous !

Vers une disparition des campus comme lieu de vie.

« le numérique révolutionne également l’organisation physique des campus ».. Geneviève Fioraso ne s’en cache pas. « C’est essentiel que nous utilisions aussi le numérique pour réduire drastiquement les cours en amphi ». Sans idéaliser la situation actuelle de surcharge des classes, il est évident que la numérisation de nombreux cours va encourager un repli individuel, chacun sur son ordinateur chez soi, sans questions-réponses, sans petites blagues subversives du prof, sans discutions enflammées à la sortie du cour, sans graffiti sur les tables, sans rencontres physiques qui font de l’université un lieu privilégié de connaissance et de relations humaines.

Vers une disparition du statut étudiant (et un glissement de celui des profs)

« En 2017 ce sont 100 % des étudiants qui devront disposer de cours numériques de qualité, à chaque étape de leur parcours, et pour tous les parcours ». « L’un des premiers Mooc a d’ailleurs été suivi par 160 000 inscrits dans le monde, faisant dire à son créateur qu’il lui aurait fallu dispenser des cours pendant 250 ans pour toucher un tel public ». Moins de profs, plus d’élèves, mais sans interaction physiques. Quand on aura enregistré assez de Mooc on pourra enfin se débarrasser de tous ces enseignants coûteux. Qui gardera-t-on ? Fred ou Jamy ? Quant aux étudiants qui ont subit depuis des années la baisse des aides et l’augmentation des frais de la vie courante, ils feront la même chose que ce qu’ils font déjà, mais en pire : ils iront bosser à Flunch et regarderont leur Moocs en ligne le soir en mangeant des pâtes au beurre. A terme, l’étudiant ne sera plus qu’un précaire comme les autres qui accessoirement essaye de faire des études.

Vers une mort des idées et un contrôle accru.

Les Mooc (cours numériques), c’est un lissage des contenus, et une amélioration du contrôle sur les étudiants. « avant, on ne voyait pas quand un étudiant décrochait, maintenant, on saura tout. » explique en gros François Taddei, directeur du CRI de paris qui participe à la promotion des Mooc. Quant à toi professeur-e, tu as plutôt interêt à ne pas avoir trop d’esprit critique le jour de l’enregistrement de ton Mooc, sinon le Directeur des contenus numériques nommé dans chaque Fac risque de se fâcher tout rouge. Autocensure est le mot d’ordre.

Fini les débats, la liberté, la vie, les humains. Si on s’énèrve pas la Fac devrait continuer tranquilou sa trajectoire, celle d’un cadavre en décomposition qui pue de plus en plus avec le temps.

Ibad hors de nos vies !