« Le grand jihad d’Abou Mazen
par Daoud Kuttab (1) »

Très tôt le 9 janvier, je suis allé voter pour les élections présidentielles
palestiniennes. Je suis arrivé en voiture à Anata, village qui se trouve
juste à l’extérieur des limites municipales de Jérusalem, j’ai montré ma
carte d’identité, encré mon pouce droit, pris mon bulletin et ai voté.

On disait l’encre facile à enlever. Elle est restée sur mon pouce une
semaine. Non que cela m’ait dérangé. Au contraire, elle m’a servi de
diplôme, et je l’ai exhibée avec fierté à mes proches, à Amman et à
Beyrouth.

Je crois que le 9 janvier 2005 sera aussi important pour les Palestiniens
que le sera le 11 septembre 2001 pour les Américains. Il restera comme le
jour qui a accouché, légalement et largement, d’une nouvelle ère pour les
Palestiniens.
Les résultats obtenus par Mahmoud Abbas (en voix et en participation)
confirment qu’il va jouer un rôle essentiel dans l’ère post-Arafat.

Les Palestiniens ont salué ce jour comme celui d’un festival de la
démocratie.

Partout, on admire la ténacité des Palestiniens qui ont tenu à voter malgré
l’occupation et les checkpoints (malgré les fausses promesses d’Israël
d’alléger les restrictions). En visite au Liban cette semaine, j’ai
rencontré Talal Salman, le rédacteur en chef du quotidien de gauche
As-Safir. Comme de nombreux Arabes, il s’est dit très impressionné par la
manière dont les Palestiniens se sont conduits pendant ces élections.

Il est clair que l’ère d’Abou Mazen va constituer un défi. Ce qu’il a
déclaré dans son discours de victoire m’a impressionné : maintenant, le
petit jihad est terminé, et le grand jihad est devant nous. J’attendais de
voir comment la Fox TV ou William Safire (2) allaient descendre Abou Mazen
en flammes, sans savoir ce qu’il avait voulu dire. Dans l’islam, le petit
jihad (combat) est le jihad militaire contre les ennemis de Dieu, et le
grand jihad est le jihad intérieur. En se présentant aux élections et en les
gagnant sur un programme de non-violence, contre les actions militaires,
Abou Mazen, à ses propres yeux, a gagné le petit jihad et s’est qualifié
pour le grand jihad, bien plus difficile. Il s’agit du difficile examen de
conscience que l’on fait lorsqu’on se bat contre soi-même.

Je suis convaincu que pour Abou Mazen, le grand jihad sera de trancher en
faveur de l’intérêt supérieur des Palestiniens. Cette décision pourrait
intervenir plus tôt qu’on le pense souvent. Il commencera par assurer un
solide cessez-le-feu, ce qui signifiera pour les Palestiniens l’arrêt des
attaques contre les Israéliens.

Deux choses plaident en faveur des efforts consentis par Abou Mazen pour
obtenir un calme effectif de la part des islamistes. Sa large victoire,
obtenue avec une forte participation, a clairement montré que son programme
est soutenu par une grande majorité de Palestiniens. Il est très important
de noter qu’au cours de sa campagne, Abbas a refusé de revenir sur ses
déclarations autour de la fin de la militarisation de l’intifada, et refusé
de s’excuser pour avoir critiqué les attaques de roquettes. Compte tenu de
la forte participation et du mandat fort dont il dispose, certains
dirigeants islamistes ont commencé à mettre en doute les résultats des
élections. Mais l’un des principaux dirigeants du Hamas, Sheikh Hassan
Yousef, a rejeté ces insinuations en déclarant à la télévision que le Hamas
respectait les résultats des élections et la volonté du peuple palestinien.

L’autre élément qui joue en faveur d’Abou Mazen est la carotte des élections
législatives. Les prochaines élections législatives, fixées pour juillet
prochain, sont très attirantes pour les groupes islamistes, en particulier
pour le Hamas. Déjà, ils encouragent leurs partisans à s’inscrire sur les
listes électorales, et se sont plutôt bien comportés lors du premier tour
des élections locales. Le résultat de ces élections les a mis en appétit, et
ils semblent déterminés à participer à plein aux élections de cet été.

Bien des choses peuvent arriver entre aujourd’hui et le mois de juillet, et
tout ne dépendra pas de la direction palestinienne. Des provocations, sous
la forme d’autres assassinats ciblés ou d’incursions israéliennes, peuvent
facilement transformer une période de calme en une période de violences du
côté palestinien. Des groupes dissidents peuvent également avoir envie de
perturber un accord intervenu entre Abou Mazen et les groupes islamistes.
Ces groupes pourraient continuer à parler de cessez-le-feu avec Abou Mazen,
mais pour qu’ils s’engagent effectivement, cela pourrait prendre longtemps.

Abou Mazen exigera probablement des groupes islamistes et radicaux une date
butoir pour obtenir des réponses claires. Au-delà d’une pareille date, son
niveau de tolérance devrait avoisiner le zéro.
Si les efforts d’Abou Mazen pour produire une période de calme raisonnable
échouent, cela marquera sans doute le moment où il devra faire son examen de
conscience.
Pourra-t-il rester neutre si les radicaux islamistes violent les accords, ou
trouvera-t-il en lui même assez de ressources (le grand jihad) pour faire ce
qui est de l’intérêt supérieur du peuple palestinien, même si cela implique
l’emploi de la manière forte à l’égard des radicaux?

(1) Daoud Kuttab est journaliste et directeur de l’Institute of Modern Media
à l’université Al Qods de Ramallah.

(2) La Fox TV est une chaîne américaine au ton très nationaliste. William
Safire est un éditorialiste du Washington Post très marqué à droite.

Sources:

Diffusé par Common Ground News Service
http://www.commongroundnews.org/

http://www.amin.org

« Amin », 14 janvier 2005

Trad et copyleft : http://www.lapaixmaintenant.org/

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