Nous sommes partis du principe que même une organisation aussi disparate et confuse d’un point de vue programmatique que l’AFed ne pouvait pas s’écarter des principes de base de l’anarchisme, puisqu’elle les porte déjà dans son nom. Mais nous avions tort.

Dans le contexte de la guerre en Ukraine, sous couvert de conditions spécifiques et de soutien critique, Wayne Price (et son éditeur, l’AFed) tentent d’introduire dans l’anarchisme (que nous considérons comme un mouvement révolutionnaire et une partie de la lutte générale du prolétariat contre la dictature du capital) des éléments fondamentaux de l’idéologie bourgeoise qui sont en contradiction directe avec le programme anarchiste pour l’émancipation de l’humanité. Remarquons bien que ce programme ne découle pas du texte de tel ou tel théoricien anarchiste, mais qu’il s’est constitué par opposition au capitalisme, dans la lutte contre celui-ci et comme sa négation.

Des anarchistes pour la nation ?

Qui les « anarchistes » de l’AFed soutiennent-ils exactement en Ukraine ? Wayne Price tente de nous convaincre qu’il s’agit de la « nation opprimée ». Il affirme que « les anarchistes rejettent le nationalisme mais pas l’objectif de l’autodétermination nationale (…) y compris la liberté d’un peuple de choisir le système politique qu’il souhaite (par exemple, un État démocratique, un État centralisé ou pas d’État du tout [anarchie]) – et sa liberté de décider du système économique qu’il souhaite (socialisme d’État, capitalisme, socialisme libertaire). »

Que les « anarchistes » fonctionnent selon le concept de nation est une nouvelle pour nous ! Jusqu’à présent, nous supposions que les anarchistes étaient opposés à la nation et à ses conséquences matérielles telles que l’État-nation, l’autodétermination nationale, l’unité nationale et, par conséquent, la guerre entre les nations elle-même.

Les anarchistes révolutionnaires ont toujours adopté des positions antinationales, et ce pour de bonnes raisons. Si nous admettons que les rapports sociaux correspondent au niveau de développement de la production matérielle et produisent également des principes, des idées et des catégories en fonction de ces rapports sociaux, il est clair que ces idées, ces catégories, ne sont aussi que des produits historiques et transitoires qui apparaissent et disparaissent. Il en va de même pour l’idée de la nation, une entité créée artificiellement, un produit historique du développement des forces productives, qui a servi à la bourgeoisie pour mener à bien sa révolution, pour établir sa domination. Et aussi pour attacher le prolétariat à son projet, pour le diviser en États-nations, pour le convaincre que ses intérêts sont identiques à ceux des capitalistes de même nationalité, pour mieux le contrôler physiquement et idéologiquement.

La nation est l’alliance artificielle des exploités et des exploiteurs. « L’indépendance des peuples, la culture et la liberté nationale » dont parle Wayne Price n’est que le terrain sur lequel la bourgeoisie peut nous exploiter à volonté et nous faire croire que si nous sommes harcelés au travail par un esclavagiste qui parle notre langue, notre labeur serait plus supportable.

La constitution du prolétariat en classe est constamment mise à mal par la concurrence entre les prolétaires en tant que vendeurs libres et égaux de marchandises, de leur force de travail. Toutes les forces idéologiques, politiques et militaires consolident cette atomisation sur laquelle reposent la paix sociale et l’ordre bourgeois. Le prolétariat se désintègre dans le peuple, cette négation bourgeoise des exploités en tant qu’êtres universels, en tant que classe antagoniste au capital. Et cette négation culmine finalement dans le massacre de la guerre capitaliste.

La création et l’existence des États-nations n’ont pas éliminé l’essence même de la bourgeoisie – la concurrence – qui oblige les bourgeois à s’opposer les uns les autres et à s’affronter brutalement à tous les niveaux de la répartition des moyens de production et des marchés. L’unité au sein de la bourgeoisie (par exemple au sein de l’État-nation, des accords internationaux, etc.) est établie afin d’obtenir les meilleures conditions possibles dans la guerre commerciale (et aussi dans la guerre de classe). Cette unité peut à tout moment éclater en diverses fractions spécifiques qui feront valoir leurs intérêts dans des conflits mutuels.

Par conséquent, toute paix n’est qu’une phase d’un processus menant à une nouvelle guerre. D’autre part, toute action du prolétariat – même partielle – dans laquelle il agit pour lui-même et ses intérêts propres contient l’affirmation du prolétariat et de sa lutte pour la révolution sociale générale.

C’est pourquoi, en tant que mouvement révolutionnaire, l’anarchisme s’oppose d’emblée à la patrie, à la nation et à la lutte nationale et recherche l’abolition de toutes les frontières et de toutes les nations. Les anarchistes révolutionnaires ne soutiennent pas une nation contre une autre, ni « la plus faible », ni « celle qui est agressée », ni « celle qui est opprimée ». Les anarchistes révolutionnaires sont du côté du prolétariat des deux côtés du front.

La convergence de quels intérêts ?

Price explique le fait que certains « anarchistes » se battent pour les intérêts de l’État ukrainien par une sorte de « convergence d’intérêts temporaire entre l’impérialisme occidental et le peuple ukrainien ».

Si les « anarchistes » ont le sentiment que leurs intérêts et ceux de la bourgeoisie se recoupent « temporairement », ils devraient sérieusement réfléchir aux intérêts qui sont réellement en jeu. Dans le cas de la Russie et des puissances occidentales qui s’y opposent, il s’agit d’étendre leur sphère d’influence et de maintenir le statut de zone tampon de l’Ukraine.

Pour autant que nous le sachions, les anarchistes, en tant que partie de notre mouvement de classe, sont et ont toujours été préoccupés par la réalisation d’une révolution sociale. Il s’agit de réaliser les intérêts de la classe opprimée, de la libérer du joug du capitalisme, de réaliser une véritable communauté humaine.

Quelle est donc cette convergence d’intérêts ?

De même qu’il n’est pas dans l’intérêt du prolétariat de construire de nouvelles usines (dans lesquelles il dépensera son énergie vitale dans la crasse et la sueur en échange d’un salaire de misère, contribuant non seulement à l’enrichissement d’un propriétaire capitaliste particulier, mais surtout à reproduire la totalité du rapport social du capital qui l’asservit), de même il n’est pas dans son intérêt de défendre les frontières nationales, l’intégrité du territoire, la démocratie ou les droits de l’homme, qui ne sont que le cadre de son exploitation et un instrument de contrôle.

Wayne Price cite l’exemple des Amis de Durruti. Mais il ne comprend absolument rien à leur critique du front uni. En effet, le front uni que les Amis de Durruti critiquent n’est pas seulement une organisation formelle unifiée, la participation des anarchistes au gouvernement ou la collaboration avec tel ou tel parti, mais aussi une alliance informelle, une ligne de conduite unie dans la lutte pour et au nom du programme bourgeois, le renoncement au programme du prolétariat et son report à « l’après-guerre », c’est-à-dire précisément l’unité d’intérêts dont il a été question plus haut.

Certes, les Amis de Durruti n’ont pas exigé le retrait des anarchistes du front, mais cela s’est avéré être une erreur décisive d’un point de vue historique. Alors que les prolétaires du front d’Aragon pensaient défendre par leur lutte la révolution sociale en cours contre les fascistes, les partis démocratiques antifascistes menaient la contre-révolution à l’arrière. En d’autres termes, au lieu de se les geler dans les tranchées et de souffrir du manque de ravitaillement et de munitions, les anarchistes d’Espagne auraient dû se rendre à Barcelone et à Madrid pour mettre un frein aux forces qui, sous le couvert d’un front uni antifasciste, rétablissaient pas à pas la domination du capital. La révolution espagnole a été vaincue à la fois par les fascistes et, précisément et surtout, par les « partis démocratiques » qui leur avaient préparé le terrain.

Aujourd’hui, il n’y a pas de révolution prolétarienne en Ukraine, et les prolétaires du front meurent sans se poser de questions, uniquement pour l’État bourgeois et ses intérêts. Par conséquent, nous ne pouvons que répéter ce que beaucoup ont souligné avant nous. Le prolétariat n’a aucun intérêt à défendre son État ou à lutter pour la démocratie. Ni la démocratie ni « notre propre État » ne constituent un terrain propice à la lutte des classes, bien au contraire.

Le slogan du prolétariat ukrainien n’est pas « Gloire à l’Ukraine » (une Ukraine meilleure, plus démocratique, socialement plus juste, qui ne peut exister dans la réalité des rapports capitalistes) mais « Pas un ouvrier pour le front, pas un centime pris sur nos salaires ! »

Quelle solidarité ?

Nous ne pouvons comprendre le monde capitaliste et ses profondes contradictions sociales qu’à travers le prisme de la lutte prolétarienne, qui est et doit nécessairement être internationaliste. Le prolétariat, quel que soit le pays où il se trouve, quelles que soient les conditions auxquelles il est confronté, constitue une seule et même classe internationale, et par la logique des choses, il est confronté à un seul et même ennemi.

La bourgeoisie et ses idéologues (même s’ils s’appellent « anarchistes ») nient le caractère universel des conditions de lutte du prolétariat, en mettant l’accent sur les spécificités de telle ou telle situation.

La bourgeoisie tente de nous imposer le terrain sur lequel elle peut le mieux nous vaincre. En d’autres termes, la bourgeoisie fait « oublier » au prolétariat qu’il constitue la seule classe universelle et elle lui impose le terrain d’affrontement qui lui convient le mieux. Elle peut ainsi imposer le cadre de la guerre dans laquelle elle nous envoie : la force internationale unie de la bourgeoisie contre l’activité isolée de notre classe, confinée dans telle ou telle région. La politique bourgeoise pour le prolétariat, la politique sociale-démocrate, maintient le prolétariat de chaque pays à l’intérieur de ses frontières, transformant « l’internationalisme » de notre classe en collectes, pétitions, interpellations parlementaires et « solidarité » par le biais de virements bancaires et de campagnes de courriels de soutien. Cette forme d’activité est non seulement totalement inoffensive pour la bourgeoisie, mais elle transforme également la nécessité de l’action directe contre le capital en une collaboration avec la bourgeoisie.

Les anarchistes ne sont pas intéressés par ce type de « solidarité » avec les prolétaires (et pas avec le peuple) d’Ukraine, mais plutôt par le fait de travailler ensemble avec eux pour promouvoir la même lutte, les mêmes intérêts, la même communauté de lutte, partout dans le monde. A cette fausse « solidarité », nous opposons une vraie solidarité qui est le résultat d’une lutte commune.

Que dire en conclusion ?

Il faudrait dire à Wayne Price que les positions qu’il prend (pas seulement par rapport à la guerre en Ukraine) ne sont pas celles des anarchistes, mais celles des libéraux.

Et la Fédération anarchiste devrait décider s’il ne serait pas préférable de supprimer le mot « anarchiste » de son nom, car il est totalement incohérent avec les positions qu’elle défend. Aujourd’hui, l’AFed a plus d’un pied dans le camp des va-t-en-guerre qui soutiennent le massacre mutuel de prolétaires en Ukraine au nom de la défense d’une démocratie imaginaire, de l’autodétermination nationale et d’autres concepts complètement étrangers au prolétariat (et encore plus aux anarchistes).

Et si l’actuel conflit militaire s’étend au reste de l’Europe, l’AFed enverra-t-elle nos frères et sœurs à l’abattoir au nom de la même idéologie fallacieuse et essentiellement bourgeoise ?

Guerre de Classe [ GdC ] & Initiative Antimilitariste [ AMI-IAM ] – Mai 2023

https://stuut.info/Du-nouveau-dans-l-anarchisme-Autodetermination-nationale-et-convergence-d-2062