La propagande par le fait
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Originellement publié dans Antisistema n°4, journal pour moins de blabla et plus de boumboum, hiver 2024 (antisistema.noblogs.org). Des régicides jusqu’à Mangione, en passant par la grève de la faim de Cospito, les sabotages coordonnées pendant les jeux de Paris ou la mise à l’arrêt de l’usine Tesla de Berlin. Un article écrit à la première personne, qui remonte aux sources des méthodes insurrectionnelles pour interroger les pratiques du présent. (À retrouver en intégralité en bas de page.)
« Des millions de personnes qui n’avaient probablement jamais entendu parler d’Alfredo ou d’autres idées anarchistes ont maintenant réalisé ce que les anarchistes défendent, comment iels agissent et ce qu’iels veulent. Une grève de la faim d’un compagnon a créé plus de résonance que des décennies de propagande théorique anarchiste. »
[…]
« Beaucoup sont actuellement impuissants et sans voix devant un tournant en Europe et dans le monde. Partout, les forces réactionnaires cherchent successivement et apparemment inexorablement le pouvoir, la domination. Nous le savions tous, l’avons senti, l’avons prévu, et pourtant nous sommes toujours en train de regarder. Certains ont commis des actes de désespoir, tels que le voyage honteux vers les urnes, ou sont restés coincés quelque part ou se sont lancés en politique. La droite et son idéologie continueront simplement à nous piétiner, et dans le pire des cas, nous nous réveillerons un jour étourdis, comme si nous avions fait un cauchemar, et réaliserons que l’autoritarisme redouté est déjà une réalité. En attendant, personne ne peut prétendre que de telles déclarations sont une sorte de catastrophisme ou d’alarmisme. Cela se passe sous nos yeux. Les exceptions prouvent la règle. Il y a quelques expérimentateurs. Ils essaient de laisser libre cours à leur volonté de détruire. Le temps des mots semble être terminé pour eux, ou du moins n’est plus une priorité absolue. Peut-être parce que tant de choses ont déjà été dites et écrites. Un anarchiste intelligent a dit un jour qu’il devait y avoir un équilibre entre la théorie et la pratique. Je ne sais pas pour vous, mais j’ai entendu cette phrase si souvent que je frissonne à l’utiliser moi-même. Mais son importance est indéniable. Le monde, la civilisation, la culture, le capitalisme et toutes ses réalisations sont hostiles à « nous ». Des milliers de livres ont été écrits pendant des siècles par des centaines de savants sur chaque mot de cette liste. « Notre » conclusion passionnée après plus d’un siècle de débat anarchiste est : la révolte. Avec violence. Avec ingéniosité. Avec joie.
Mais même une telle conclusion n’a rien de nouveau. Des générations d’anarchistes avant nous ont consacré leurs actions et leurs vies à cet axiome. Un aspect bien connu de l’anarchisme est qu’il n’y a pas d’idée uniforme. Même avec un terme comme « propagande », j’ai certaines différences d’opinion avec d’autres compagnons. Certains détestent ce mot parce qu’ils l’associent à juste titre à une sorte de manipulation des masses. Ce qui est certainement vrai dans les systèmes autoritaires. Détaché de tout contexte, cela n’a guère de sens pour moi de repousser ce seul mot. Je ne veux pas convaincre d’autres personnes, ni les enchanter de quelque manière que ce soit, encore moins les manipuler. Certains d’entre nous parlent d’« inspiration », une sorte d’étincelle initiale qui se propage par le germe de l’idée. Au moins, cela se lit bien et il est facile de s’y accrocher dans la tourmente de la guerre sociale. Mais l’inspiration est-elle suffisante pour que les gens reconnaissent le besoin de négation et de révolte contre le système ? Je doute que la simple propagande, ainsi que l’agitation ou pointer objectivement/factuellement les griefs, suffisent à déclencher une révolte individuelle, encore moins générale, du moins pas dans la perspective d’un anarchisme permanent, insurrectionnel, offensif et destructeur. Il a besoin d’un peu plus de substrat, pas seulement quelques bouffées sporadiques de fumée verbale, mais des moments concrets de convergence entre l’idée, la parole et l’action. C’est probablement le plus grand fardeau de l’anarchiste : trouver un équilibre. La pire chose pour les anarchistes, d’autre part, est de ne pas être capable d’agir, ou, pour le dire de manière encore plus dramatique, de ne pas (plus) savoir comment, avec qui et où agir. En même temps, l’élan anarchiste recèle aussi le danger de se perdre sur les chemins sombres de la nuit, de se consacrer uniquement à l’action, égocentrique et isolé. Ce monde, cette société, exige beaucoup de nous, il teste notre esprit à chaque moment de notre vie, des forces autoritaires sont constamment à l’œuvre sur nous et nous sommes dans une lutte permanente pour contrebalancer la mort capitaliste avec la qualité de la vie. »
[…]
« Bien sûr, nous ne sommes pas intéressés par le spectacle médiatique, nous ne risquons pas notre liberté et nos vies pour cela. Ce n’est pas l’objectif et non plus la mesure du succès qualitatif d’une action, pourtant il serait trop têtu d’ignorer complètement et rigoureusement les médias. Au moins, ils reflètent souvent les actions, bien que d’une manière incontrôlable et déformée, et vous pouvez développer un ressenti de comment la majorité des gens reçoivent et même comprennent une action, ou non. Un aspect similaire : les actions se sont répandues comme une traînée de poudre sur des sites internet du milieu partout dans le monde, mais les gens qui ne font pas partie du milieu ne se rendent compte de rien. C’est une réalité. Si nous voulons communiquer à travers nos actions, alors la question est de savoir qui nos interlocuteurs devraient être : les nôtres, ou au mieux tous les habitants possibles d’une région indéfinie ? Nos actions ne devraient-elles pas être un sujet de conversation sur les lèvres de tout le monde au lieu de (juste) nous donner un bref sourire devant l’écran ? »
Texte en intégralité et imprimable (20 pages A5) : la_propagande_par_le_fait
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