Vous ne connaissez peut-être pas son nom, ni son visage, et pourtant, depuis des décennies, elle est de toutes les décisions, tous les comités, tous les événements. Amie des dirigeants du Parti communiste, femme d’influence, elle n’a pourtant jamais été élue. Elle n’en a pas besoin, puisque qu’elle sait placer ses pions aux bons endroits, prêts à toutes les manigances, toutes les trahisons, toutes les compromissions, au point d’avoir fait un véritable hold-up sur la mairie de Vitry.

Après une enfance à Ivry, elle poursuit sa scolarité à Vitry-sur-Seine dans les années 1960, où elle découvre, selon ses propres dires “les luttes”. Avec la fougue de la jeunesse, elle adhère à 12 ans à la Jeunesse communiste, le 9 février 62, au lendemain de la répression de la manifestation contre la guerre d’Algérie au métro Charonne. Depuis, elle a gravi un à un les échelons du parti, jusqu’à se rendre non seulement indispensable mais indéboulonnable.

En 1980, elle est membre du comité de section de Vitry, responsable de sa commission culture, et membre de la commission fédérale du Val-de-Marne. Elle participera à ce titre à “l’affaire du bulldozer” : quand le maire de St-Maur décide de “transférer” de force 300 travailleurs maliens de sa commune dans un foyer à Vitry, les militants communistes locaux, bien décidés à montrer que le lieu ne correspond pas aux normes de sécurité, en détruisent une partie au bulldozer. Le maire de l’époque, Paul Mercieca, et le secrétaire général du PCF, Georges Marchais, approuveront d’ailleurs “sans réserve” cette initiative. Si cela n’a pas suffi à renvoyer les travailleurs maliens à St-Maur, notre amie en garde une obsession maladive. Encore aujourd’hui, quand on lui fait remarquer qu’il y a des personnes migrantes sans hébergement à Vitry, sa seule réponse est : “allez à St-Maur ».

Dans les années 1990, elle continue son ascension au sein du parti, et est membre de la cellule Danielle Casanova, la section de Vitry, et la fédération du Val-de-Marne. Elle et son compagnon Ramon, un descendant de réfugiés catalans ayant fui la guerre d’Espagne, sont très ami.es avec plusieurs figures du parti. On les voit ainsi régulièrement partager des repas avec Georges Marchais, ou le poète Jean Rista, héritier d’Aragon. De cette union naîtront deux enfants. Pierre, l’aîné, grandira entouré de tout l’aéropage du parti, et sera amené à de grandes destinées. Deux autres enfants naîtront plus tard, d’une seconde union.

Lors du XXXIe congrès du Parti, du 26 au 28 octobre 2001, la camarade est élue vice-présidente du Conseil National. Dès lors, elle est régulièrement présentée dans la presse comme “l’une des dirigeantes du Parti”, aux côtés de Robert Hue ou Marie-George Buffet. Après l’échec des législatives de 2002, qui a vu le groupe communiste laminé à l’Assemblée nationale, elle se retrouve tête de liste aux Européennes de 2004 dans la région Grand Est. Inutile de dire qu’avec moins de 3% des voix, elle ne sera pas élue. Suite à cette aventure, elle ne se risquera plus à se présenter à une élection, préférant au suffrage universel les jeux d’appareil et les manœuvres politiciennes.

C’est à cette époque qu’elle devient également membre du conseil d’administration de la Fondation Gabriel Péri, sorte de think tank satellite du Parti communiste, où elle restera jusqu’à encore très récemment. A ce titre, elle sera amenée à publier plusieurs textes et intervenir dans des colloques et séminaires autour de la paix, l’internationalisme, les banlieues… C’est ainsi qu’est publié par exemple dans Libération le 29 novembre 2010 un texte de sa main, où elle défend la force de l’auto-organisation des catégories populaires, en dehors des partis politiques : « Aux dénis de droits faits par violence, ignorance, condescendance, populisme, misérabilisme, démagogie et calculs politiques, la banlieue répond. (…) Les milieux populaires inquiètent quand ils s’abstiennent ; ils n’intéressent que lorsqu’ils peuvent être récupérés. Mais la non-prise en compte de souffrances, jusqu’à l’intime, est une bombe à retardement pour toute la société. » En 2012, elle continue sur la même lancée dans un discours : “Il y a donc du compagnonnage, de « l’accompagnonnage » à créer en redonnant primauté aux citoyens, aux « masses populaires » qui se vivent trop comme des citoyens de second ordre. Avec utopie. Avec réalisme. Osons le parti pris de partir de « la réalité effective de la chose » et nous apprendrons. Car il y a une belle mais stérile arrogance des partis politiques à penser que la solution c’est l’explication. « Leur » expliquer serait la panacée. Et si c’était le contraire qui était, dans ce moment, le plus utile et efficace ? » Aujourd’hui, l’idée même qu’à Vitry, dans SA ville, des groupes de personnes puissent s’organiser en dehors du parti pour s’opposer aux décisions municipales lui paraît pourtant inadmissible…

Car pour elle, Vitry, c’est son fief. Après plus de 60 ans sur place, à avoir gravi tous les échelons du parti, côtoyé tous les personnages importants, participé à toutes les instances, et dans une des rares villes rescapées de la ceinture rouge parisienne, elle règne dans son royaume. Non contente d’avoir traversé toutes les instances dirigeantes du parti, au niveau local, départemental, et national, elle est également pendant plus de 10 ans dans le conseil d’administration de l’institut Gabriel Péri, qui irrigue la pensée politique du parti. Elle a également été pendant des années la présidente de l’association des amis de l’Humanité à Vitry. Encore aujourd’hui, elle est gérante de la SCI 128, société civile immobilière ayant pour objet “d’acquérir, améliorer, entretenir et louer tout bien immobilier”. A l’actif de cette compagnie ? L’immeuble situé au 12, place de l’Eglise à Vitry, bâtiment qui héberge “la maison des communistes”, le siège local du PCF. La go est carrément propriétaire du parti…

Mais il manquait encore un titre à son palmarès. En effet, depuis les années 1980, les maires se succèdent à Vitry selon une belle tradition du centralisme démocratique : le maire en place démissionne en cours de mandat pour laisser la place à son premier adjoint. C’est simple et efficace, mais ça permet pas tellement de faire émerger de nouvelles têtes. Et on se souvient que notre amie a un fils, qui a bien grandi depuis qu’il jouait sur les genoux de Georges Marchais, et qui se verrait bien, malgré son jeune âge, griller les étapes et devenir calife à la place du calife. En 2010 déjà, alors qu’Alain Audoubert n’était en place que depuis 4 ans, on préparait sa succession. Jean-Claude Kennedy, le premier adjoint, était naturellement pressenti, mais en coulisses on entendait parler d’un mouvement des jeunes élu.es du parti qui pourraient mettre en avant la figure du fils prodige, Pierre Bell-Lloch, pour amener un vent de fraîcheur et de jeunesse. Cela n’arrivera pas, et, comme prévu, Audoubert rempilera pour un mandat avant de démissionner et céder la place à Kennedy en 2015. Il faudra donc que le fils prodige ronge son frein pendant encore 5 ans. Feignant de porter allégeance au maire élu, Pierre Bell-Lloch se présentera, en bon camarade, en 5e position sur la liste présentée par le parti communiste et ses alliés à l’élection de 2020. La liste remporte les élections haut la main, et doit donc élire, lors du premier conseil municipal le samedi 4 juillet, le nouveau maire. Traditionnellement, depuis au moins le début de la 5e République et dans toutes les communes de France, c’est la tête de liste qui est élue maire. Mais Bell-Lloch, qui avait manigancé en coulisse pour retourner une partie des élu.es en sa faveur, présente sa candidature et se fait élire maire à la surprise générale. Au-delà de la surprise – et du déni du vote des électeur.ices, cette élection fait l’effet d’un véritable séisme, et entraînera la scission du parti. Les soutiens de Kennedy se retrouvent dans l’opposition au conseil municipal, alors qu’iels sont du même parti, et siègent dans le même groupe au Conseil départemental… La fédération du Val-de-Marne et la direction nationale du PCF qualifient l’événement “d’inacceptable”, et saisissent la commission nationale de médiation et de règlement des conflits du Parti. Celle-ci décide en septembre de “suspendre” le putschiste, qui ne peut donc plus se réclamer du parti. Mais 6 mois après, il est réintégré, et ce sont ses opposant.es qui sont poussé.es au départ. Maman a-t-elle oeuvré à cette réintégration ? Etait-elle derrière l’initiative du putsch afin de placer son fils sur le siège tant convoité ? En tout cas, aux élections de 2026, c’est bien lui qui sera intronisé par le parti, ses anciens camarades et désormais adversaires (y compris l’ancien maire Kennedy) se présentant contre lui sur une liste soutenue par LFI…

D’ailleurs parmi les nouveautés introduites pendant son mandat, Vitry organise désormais tous les ans un festival du film cubain. Alors qu’on dénombre 65 nationalités dans la ville, la communauté cubaine n’est pourtant pas la plus importante. Cela aurait-il à voir avec le fait que le père de Pierre, Ramon, s’est installé à Cuba au tournant des années 2000 – où il décédera en 2013, et a fondé, avec un élu municipal d’Ivry, l’association Cuba Coopération France ? La même association qui co-organise le festival du film cubain, financé par la ville de Vitry, et dont la représentante sur Vitry est également une militante communiste, fervent soutien de Pierre Bell-Lloch. La boucle est bouclée.

Dans ce contexte, on verra si les prochaines élections consolideront l’influence de Fabienne Pourre et sa famille à Vitry, ou bien s’il sera mis fin à son règne de plus de 60 ans.

Dans tous les cas, elle pourra toujours se retirer dans le gîte (charme et chic !) dont elle est propriétaire dans le Pas-de-Calais, à côté de Wissant, qu’elle propose actuellement à la location via des sites comme Airbnb ou Booking.com, pourtant pas franchement à la pointe du combat communiste, et tous les deux cibles du mouvement BDS… Pour une ancienne militante du droit au logement, et soutien revendiqué de la cause palestinienne, ça fait un peu tâche.

Fabienne Pourre déclarait en 2015 : “il y a pour les partis politiques dont le mien à vraiment sortir des ornières, des habitudes, et à faire autrement de la politique Avec, pour ceux de ma génération, un peu de modestie vu le grand  » ratage ». »Visiblement, ses conseils ne s’adressaient ni à elle ni à sa famille.