En, 1975, Christine Delphy publiait un texte décapant intitulé « Nos amis et nous. À propos des fondements cachés de quelques discours pseudo-féministes ». Elle parlait d’hommes pseudo-féministes. Aujourd’hui, ce sont des femmes, carrément fascistes, qui essaient de détourner et de capter les luttes féministes pour leur projet nauséabond. Pincez-moi je rêve ! Pas question de les laisser faire…

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Qu’est-ce que le fémonationalisme /lesbonationalisme ? Le concept dit bien ce qu’il veut dire : c’est du nationalisme, porté par des femmes ou des lesbiennes. Le terme a été forgé par des féministes et des lesbiennes pour nommer et dénoncer les tentatives de récupération de leurs luttes.

Car chaque fois que le féminisme a le vent en poupe, comme aujourd’hui, on assiste à deux types d’attaques :

  • de l’extérieur, le retour de bâton ou « backlash», avec toutes sortes d’accusations portées contre le féminisme et le lesbianisme
  • les tentatives de récupération ou de retournement de l’intérieur, lorsque de groupes réactionnaires prétendent redéfinir le féminisme

En fait, ces deux types d’attaques se combinent. Un petit retour sur l’histoire nous aidera à le comprendre.

Dès 1991, la journaliste états-unienne Susan Faludi écrivait Backlash, la guerre froide contre les femmes, un livre retentissant, rapidement traduit en français. Elle y expliquait notamment le rôle central des médias dans cette tentative de ridiculiser les avancées gagnées de haute lutte par les féministes, de culpabiliser les femmes qui seraient « allées trop loin », pour les ramener vers des préoccupations plus « féminines » : lutter contre les rides et les kilos, plaire aux hommes, s’occuper des enfants et de leur intérieur, s’habiller « sexy » et non pas « pro ». Certains médias inventèrent même la notion « d’horloge biologique » pour mettre une énorme pression sur celles qui voudraient ou devraient d’abord gagner leur vie avant de penser à procréer. Et on vit fleurir les discours (confusionnistes, déjà) selon lesquels le véritable ennemi des femmes était… le féminisme ! Les attaques extérieures, idéologiques et mêmes psychiques furent massives.

Mais le mal venait de plus loin : de l’intérieur même du mouvement. Dès 1980, Monique Wittig analysait avec lucidité le fait que le MLF soit rapidement devenu le « mouvement des femmes », sans l’idée de libération. Elle rappelait que dans le MLF, loin d’une « sororité » radieuse, il y avait des courants bien distinct et que le sien, le courant dit « radical », luttait contre l’oppression des femmes par les hommes. Au même moment d’ailleurs, aux Etats-unis, le Combahee River Collective, un groupe féministe Noir radical, se levait carrément contre quatre systèmes qu’elles jugeaient étroitement imbriqués : raciste, patriarcal, capitaliste et hétérosexuel.

Dans un article fameux (« On ne naît pas femme »), Wittig soulignait que le terme féminisme lui-même, né avec les premières luttes de la fin du XIXème siècle, en reprenant le terme de femme, produisait une ambiguïté. En effet, pour certaines, le féminisme signifie : lutter pour toutes les femmes, car les femmes sont toutes unes, elles partagent une nature (maternelle), une identité (féminine), injustement dévalorisée, écrasée. En France, Wittig attaquait alors le courant d’Antoinette Fouque, Psyképo. Aux Etats-unis, ce serait le féminisme culturel. Finalement, pour les unes comme pour les autres, le problème est dans les mentalités, dans la culture, c’est le machisme. C’est psychologique, puisque ce n’est pas matériel. Et c’est souvent « les autres » qui portent cette « culture machiste » défectueuse, retardataire. De là à penser qu’il s’agit d’une culture autre, étrangère, il n’y a qu’un pas et le suprémacisme blanc ou le nationalisme (fémo, lesbo) et l’islamophobie ne sont pas loin…

Pour d’autres, comme pour Wittig, le féminisme est une lutte contre l’oppression : celle des femmes, par les hommes, qui sont leur groupe antagoniste parce qu’ils tirent bénéfice, concret, immédiat, de l’oppression des femmes. Ce n’est pas du tout le même projet. Il ne s’agit pas de défendre une nature des femmes, mais de combattre des logiques politiques d’oppression, où ceux qui veulent être les maîtres enferment les autres, après les avoir baptisées « femmes », dans des rôles et des identités qui leur sont utiles, en y ajoutant une bonne dose d’idéologie de l’amour (sacrificiel, maternel et hétérosexuel). Quand on comprend les choses de cette manière, il n’est pas question de défendre quiconque défend les rôles et les identités créées pour opprimer les femmes. Même si ce sont des femmes.

De plus, si on adhère à l’idée de l’imbrication de plusieurs systèmes, on sait bien que tous les hommes n’exercent pas la même oppression sur toutes les femmes, et que toutes les femmes ne sont pas opprimées de la même manière. Par exemple, les bourgeois blancs oppriment davantage —et autrement— les femmes prolétaires et racisées qu’ils ne le font avec les femmes blanches de la classe moyenne. Et ces femmes de la classe moyenne blanche sont tout à fait capables d’opprimer d’autres femmes, mais aussi des hommes prolétaires et/ou racisés. Nous sommes face, en fait, à une cascade d’oppressions entrecroisées, et si on veut vraiment résoudre le problème, il faut toutes les attaquer simultanément. Le racisme (et ses origines coloniales), le patriarcat (et ses racines hétérosexuelles) et le capitalisme (et ses rejetons néolibéraux et illibéraux).

Alors, face aux attaques conjuguées de l’extérieur et de l’intérieur, et face à l’ampleur de la tâche des féministes et des lesbiennes, il faut des allié·es. Mais pas les femmes qui veulent devenir ou rester les braves femmes que le patriarcat hétérosexuel encense. Pas les femmes de droite et encore moins d’extrême droite, pas les fémonationalistes ni les lesbonationalistes. Elles nous haïssent et nous n’avons rien en commun avec elles. Nous avons beaucoup plus en commun, peut-être, avec les hommes dont ces femmes-là se méfient. Surtout s’ils luttent, comme c’est bien probable, contre le racisme, et même peut-être contre le capitalisme. On a des choses à faire ensemble —et on les fait déjà. Et c’est ça le féminisme, le lesbianisme. Construire des alliances larges, non pas sur des bases identitaires (ni de sexe, ni nationales) mais à partir d’une conscience partagée de ce que le fonctionnement social actuel est radicalement injuste, oppressif, odieux, insupportable en un mot. Et qu’il nous mène droit dans le mur. Alors que tant d’autres mondes sont possibles…

https://blogs.mediapart.fr/jules-falquet/blog/270226/femonationalismelesbonationalisme-c-est-pas-du-feminisme-nemesis-hors-de-nos-rues