10 ans après j’ai embrassé un flic, j’ai embrassé un faf ?
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L’accélération de la criminalisation de l’antifascisme fait réapparaître les comportements révélés au moment de l’état d’urgence en 2015 : panique, suivisme et lâcheté d’une partie de la gauche, pas seulement électorale. Quelques pistes sur ce que ces passe-plats instaurent et rendent possibles dans la séquence actuelle, au point de réduire l’antifascisme à un enjeu uniquement sécuritaire.
Avec l’accélération de la criminalisation de la lutte antifasciste et de toute forme d’autodéfense populaire, on recycle les recettes de l’état d’urgence, instauré après les attaques de 2015 à Paris. À l’époque, on nous expliquait que c’était nécessaire pour nos libertés et notre sécurité.
Beaucoup ont alors donné ou même défendu une confiance aveugle dans l’État et ses services. Ils n’ont bien sûr obtenu ni la pseudo-sécurité promise ni vraiment mesuré la perte de liberté. Tant pis pour ce qu’il restait de l’état de droit, tant pis pour les musulman·es, tant pis pour les classes populaires. Même au milieu des milliers de contrôles au faciès, des assignations à résidence arbitraires, du permis de tuer accordé à la police, ou des conséquences que nous payons aujourd’hui avec la généralisation de la surveillance algorithmique.
Le plus paradoxal est peut-être que ceux qui, au nom de leur panique, ont soutenu les dérives d’hier sont parfois les mêmes qui se tiennent aujourd’hui à l’avant-garde pour dénoncer celles de Donald Trump. Comme si l’autoritarisme était toujours un produit d’importation.
Dans la séquence actuelle, on reprend presque mécaniquement les mêmes traits. On retrouve les mêmes qui, hier, rationalisaient l’état d’urgence et qui dénoncent aujourd’hui les dérives de Donald Trump, tout en dissolvant ces derniers jours leurs indignations dans les discours de l’ordre, dans la peur de la polarisation ou désormais dans le fantasme d’une guerre civile imminente.
Si tout cela n’apparaît pas aussi clairement, c’est parce que ceux dont nous parlons peuvent parfois se retrouver à nos côtés dans les luttes récentes : contre la réforme des retraites, contre l’extrême droite ou très tardivement et poussivement pour la Palestine. Mais toujours dans cette réserve qui, à chaque fois, prépare le retrait.
Ressurgit alors le visage d’une gauche progressiste plus soucieuse de préserver sa respectabilité et son petit rôle d’arbitre des bienséances politiques. Une gauche qui a déjà cédé le terrain social qui l’entourait et qui semble prête à le solder de nouveau pour conserver son audibilité et son droit de commenter la société. Voici donc quelques acteurs permanents de ce mouvement.

Tout d’abord, Mediapart, qui le week-end dernier a ouvert la séquence de criminalisation de l’antifascisme en publiant des articles aux allures de tabloïd, livrant les noms de personnes supposément présentes sur une scène qu’ils décrivent eux-mêmes comme d’une violence et d’un lynchage inédits.
Pourtant, au sortir du confinement, le journal avait offert une visibilité considérable à la Jeune Garde. À l’époque, le groupe entretenait des liens bien plus distants avec La France insoumise, détail non négligeable au regard de la ligne de ce média. Il apparaissait aussi comme l’incarnation d’un espoir pour une gauche morale, rassurée de voir émerger un groupe centré sur l’antifascisme, tissant des alliances dans les cortèges avec des organisations de jeunesse, syndicales ou altermondialistes. Et promettant des luttes structurées en récupérant piteusement les codes d’organisation issus du mouvement ultra.
À l’inverse, d’autres groupes, plus éloignés de cette gauche morale, plus critiques à son égard, et qui ont construit leur légitimité dans la séquence des luttes de 2016 à 2021 en soutenant des mobilisations que cette même gauche s’était empressée de condamner, (des cortèges de têtes aux Gilets jaunes et mobilisations anti-pass) avant, bien sûr, d’en nuancer opportunément le jugement.
Comme quoi, dès qu’il s’agit de conjurer de véritables alliances populaires pour retrouver la seule boussole qui semble compter à leurs yeux, la morale, certains groupes peuvent être mis en avant de façon opportuniste puis laissés à eux-mêmes lorsque le vent tourne.
Ils apprennent alors à leurs dépens que cette galaxie de médias de gauche ne fait pas le service après-vente et que, dès lors que cela menace leur confortable posture d’objecteurs de conscience libérale : il n’y a plus personne.

Ensuite, la CFDT, bien que sa création s’inscrive dans un héritage singulier, dans le soutien à la révolution algérienne, dans l’opposition au coup d’État gaulliste de 1958 et dans les années 68-70, a participé activement à l’une des séquences les plus intéressantes du mouvement ouvrier. Dans les années 80, elle opère un « recentrage » : issue d’une matrice autogestionnaire, elle brade progressivement l’auto-organisation pour privilégier la gestion, l’accompagnement et le management plutôt que l’affrontement avec le tournant néolibéral et ses millions de pertes d’emploi en France.
Ce choix installe une culture durable de l’adaptation qui, pas à pas, confond responsabilité et résignation. Les héritiers du « recentrage », donc ceux qui ont légitimé le tournant de la rigueur, en viennent aujourd’hui à dénoncer « l’ultrapolarisation », un terme à l’étymologie étrangement policière, qui offre un cadrage où la conflictualité elle-même devient suspecte.
Derrière cette ligne, il n’y a pas que la CFDT, mais toute une partie des « forces sociales », syndicats, associations, think tanks, qui se pensent encore dans un courant de transformation sociale progressiste, mais redoutent par-dessus tout la conflictualité politique. On pourrait y inclure, sur le même sujet, la prise de position de la CGT, qui partage elle aussi cette peur panique de la « violence ». Comme si le risque principal ne venait pas de cette paralysie qui s’empare de nous, réduits à produire de l’indignation morale, scandalisés et incapables d’agir. Comndaner alors à appeler indéfiniment au sursaut de l’État et de sa police.
Oui, les mêmes dont les politiques ont été ces dernières décennies, dans les quartiers, les rues, les stades ou les manifestations, l’incarnation même de la progression des forces réactionnaires dénoncée. Les solliciter revient alors à accepter un pacte implicite : pour neutraliser la violence, neutraliser le conflit.

Enfin, Libération apparaît à l’intersection de tout ce qui a été présenté plus haut : à la fois exposant et stigmatisant les militants antifa, tout en rêvant à voix haute d’une neutralisation du conflit afin de favoriser un large front progressiste contre l’extrême droite. Le journal compte ainsi des journalistes qui mènent un véritable travail d’enquête sur les fafs , documentant leur fonctionnement, leur organisation et leurs modes de recrutement.
On peut alors lire, à quelques pages d’écart, des articles qui estampillent les antifas comme « criminels », puis, un peu plus loin, des tentatives (à juste titre) de rationalisation de leurs actions dans le contexte plus large des violences d’extrême droite.
Malheureusement, si cette dissonance apparaît peut-être, à leurs yeux, comme une fine ambiguïté stratégique, elle se révèle ici plutôt pathétique. Elle réduit l’antifascisme, au mieux, à une simple question de sécurité face à des groupes violents. Et contribue, dans le contexte actuel, à alimenter, sous un autre angle, la confusion déjà portée par la quasi-totalité des récits médiatiques, où l’autodéfense populaire se retrouve sciemment confondue avec des ratonnades ou des attaques d’extrême droite.
Toujours sur Libération, le Comité pour Clément (Méric) faisait d’ailleurs remarquer ces derniers jours le deux poids, deux mesures dans le traitement des unes du quotidien : en 2013, le journal titrait « Mort d’un antifa » ; aujourd’hui, un autre titre annonce « Mort de Quentin D., la violence politique jusqu’au meurtre »…

Au final, qu’espérons-nous ? De quelle manière pensons-nous que l’antifascisme, comme concept républicain, pourrait changer quoi que ce soit ? Surtout si, stratégiquement, on en vient à auto-définir « antifa » comme un courant politique très large, n’ayant pour seul point commun la lutte contre l’occupation nazie après la défaite militaire de 1940 en France.
C’est le cas pour les gaullistes qui, pourtant, dans l’après-guerre, au sein des gouvernements, ont collaboré avec des mafias, réprimé des grèves dans le sang, soutenu le coup d’État de 1958, puis participé honteusement à ce qu’ils appelaient les « événements d’Algérie ».
Cette auto-assimilation opportuniste revient d’ailleurs en boomerang quand les pseudo-membres « antifa » du « barrage républicain », héritier de la droite gaulliste, s’autorisent à inverser l’accusation et à dire, sans trembler, que désormais les vrais fascistes seraient les antifascistes.
À quel point en sommes-nous arrivés, aussi ? À supplier un ministre de l’Intérieur d’interdire une marche organisée par l’extrême droite, comme cela a été fait le 21 février 2025 à Lyon, pour l’entendre répondre, narquois, qu’il refuse au nom de la liberté d’expression.
Car oui, demander à un ministre d’interdire une manifestation avec les moyens dont il dispose, c’est, au fond, l’autoriser, ce même jour, à noyer une ville sous un dispositif sécuritaire massif : des centaines de policiers, des drones et de la captation vidéo, peut-être (on l’apprendra plus tard) renforcés par des tests de surveillance algorithmique.
Ainsi, l’antifascisme ne peut rester qu’une question d’autodéfense populaire et non de sécurité d’État, surtout lorsque, dans sa formulation actuelle, il en vient à vendre aux classes populaires la pire des protections : la police.
Peut-être que ce qui se joue en ce moment est aussi la nécessité de redonner à l’antifascisme une ligne qui, altérée par quelques années d’électoralisme, ne soit plus cette idéologie morale mais un dépassement de ce cadre étouffant qui nous prend en tenaille : dépassement de l’extrême droite par l’autodéfense populaire, dépassement du système médiatique par l’autodéfense populaire, dépassement de l’État et de sa police par l’autodéfense populaire.
Cela étant dit, force et soutien inconditionnel aux interpellé·es, mis·es en examen et, pour certain·es, actuellement en détention provisoire.





Ce commentaire ne respectait pas la charte.
Y’a de l’idée, meme s’il manque peut-être le dépassement de « la gauche » dans les conclusions, « la gauche » incluant LFI qui s’est tout autant que le reste désolidarisée des antifascistes par opportunisme électoral. À moins qu’elle ne soit inclut dans « l’État et sa police », mais ça n’est pas très clair.