Alors que se poursuivent les mobilisations des éleveurs français contre l’abattage des troupeaux bovins touchés par la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), ce texte a pour ambition de défendre une position de soutien critique à cette mobilisation. Il part du constat d’une division nette entre, d’une part, les appels à soutien à cette lutte sociale de la part des organisations anticapitalistes et, d’autre part, une critique animaliste s’y opposant fermement ou s’en désintéressant. Ce texte défend l’idée d’un articulation possible et nécessaire entre anticapitalisme et animalisme pensant conjointement la libération humaine et la libération animale. Cette crise revêt des dimensions sociale, économique, sanitaire, écologique, elle renferme de nombreuses contradictions propres au stade actuel du capitalisme et pose au mouvement social des questions politiques et stratégiques auquel ce texte entend proposer des débuts de réponses.

 

Commençons brièvement par rappeler ce qu’est la DNC ou dermatose bovine. Il s’agit d’une maladie dite non-zoonotique (elle ne peut pas se transmettre à l’être humain), causée par un virus de la famille des Poxvirus et dont la transmission est principalement causée par des insectes hématophages dont le taon et la stomoxe (mouche charbonneuse). Elle se manifeste par de nombreux symptômes, fortement variables selon les individus et comprenant notamment forte fièvre, lésions cutanées (« nodules »), conjonctivite, anorexie, avortement, stérilité et chute de la production de lait. Elle provoque la mort des animaux atteints dans 1,5 à 4,5 % des cas. La première observation de cette maladie date de 1929 en Zambie. Elle s’est répandue sur tout le territoire africain, a été identifiée en Israel en 1989 puis s’est diffusée dans toute l’Asie avant d’atteindre l’Europe par la Turquie et la Grèce en 2015 et enfin la France en juin 2025 par la Savoie.

 

Les réponses sanitaires apportées à la prolifération de ce virus comprennent l’abattage total ou partiel des troupeaux atteints, la vaccination préventive, la mise en quarantaine et la limitation des déplacements des bovins depuis les zones touchées. Conformément au règlement européen de 2016 relatif aux maladies animales transmissibles, le gouvernement français, comme les autres pays européens concernés, applique l’abattage total des troupeaux dès qu’un cas est diagnostiqué. Ce règlement n’exclue pas la vaccination et l’abattage partiel mais cette stratégie pose à l’État et à la filière bovine une problématique économique. En effet, en cas de vaccination généralisée à l’échelle nationale, l’État perd son statut indemne et des restrictions sont apportées à l’exportation pour une durée minimum de 8 mois. Cette problématique économique explique le choix du gouvernement français de recourir à cette solution sanitaire ainsi que la position de la FNSEA qui y est également favorable.

 

C’est cette stratégie sanitaire qui est contestée par les syndicats agricoles que sont la Confédération paysanne et la Coordination rurale et les éleveurs et éleveuses en lutte. Cette contestation a été fortement médiatisée à partir du 11 et 12 décembre. En Ariège, un cas de DNC avait été découvert dans une ferme et devait entraîner l’abattage des 200 bovins du troupeau. Plusieurs centaines de manifestants et les deux syndicats cités ainsi que les Soulèvements de la Terre se sont rendus sur place pour tenter de s’opposer à l’abattage du troupeau. 350 gendarmes mobilisés, hélicoptère, blindés Centaure, gaz lacrymogènes, cette opération de blocage a été violemment réprimée. Cet épisode est le point de départ d’une mobilisation agricole d’ampleur, la Confédération paysanne et la Coordination rurale appelant conjointement à des blocages et manifestations partout en France pour obtenir la remise en cause de la stratégie sanitaire décidée par le gouvernement.

 

Il est de notoriété publique que le monde agricole français, dont il faut rappeler l’hétérogénéité, est en grande souffrance. Plus de 300 agriculteurs se suicident chaque année et ces chiffres sont probablement largement sous-estimés. Les éleveurs et les éleveuses, qui composent la couche la plus pauvre du monde agricole sont surreprésentés dans ces chiffres. Les causes sont multifactorielles mais il est fréquemment avancé la faiblesse des revenus : un éleveur bovin touche en moyenne 1500€ par mois, les éleveurs de moutons ou de chèvres moins de 700€. Sont cités aussi l’isolement, l’endettement, la charge de travail, le modèle agricole fortement dépendant aux aides publiques, la course à l’agrandissement et un sentiment de dénigrement. Cette situation est causée par la forte exposition de l’activité agricole à la concurrence internationale, la politique agricole commune (PAC) favorisant les grandes exploitations, la dépendance aux grandes entreprises d’abattage et la rapacité des centrales de la grande distribution. Elle serait encore aggravée par la signature de l’accord Mercosur ouvrant le marché européen aux filières d’élevage sud-américaines.

Une analyse sociale et économique de la situation des éleveurs selon une perspective anticapitaliste incite donc à soutenir leur revendication d’un changement de politique sanitaire. Toutefois, une fois que tout cela est dit, force est de constater que nous n’avons pas parlé un seul instant de la condition animale, de considérations écologiques, des effets de l’exportation française sur l’agriculture vivrière à travers le monde ou des profondes divergences politiques existant au sein de monde agricole.

Le vocabulaire utilisé par des acteurs de cette mobilisation pour ranger l’opinion publique de leur côté est parfaitement hypocrite. Cet abattage total serait une solution « inhumaine », il s’agirait d’un « massacre » et d’un « carnage ». Faut-il rappeler que chaque année en France, ce sont 4 millions de vaches, veaux et bœufs qui sont abattus dans l’indifférence générale pour l’alimentation humaine ? Plus de 8 animaux abattus sur 10 proviennent de l’élevage intensif. Les vidéos de L214 ont montré la violence et la cruauté des conditions d’élevage et d’abattage industriels.

Malgré ce que beaucoup voudraient nous faire croire, l’élevage paysan n’est une alternative désirable à l’élevage industriel dans la crise de légitimité qu’il traverse. L’imaginaire pastoral développé par la publicité et les discours des éleveurs dits paysans masque la réalité brutale de l’exploitation animale intrinsèque à l’élevage. Tout autant que l’élevage industriel, l’élevage dit paysan recourt à l’insémination artificielle, à la sélection génétique des races les plus productives, des individus sans corne, à des mutilations (castration, écornage) et à la séparation veau/vache. La dichotomie soigneusement entretenue entre ces deux formes d’élevage tend à nous faire oublier que l’issue pour les animaux est la même, leur mise à mort pour la consommation humaine. Ce « paravent éthique » permet la perpétuation de l’idée que les animaux non-humains sont une ressource à notre disposition et sauve en réalité l’élevage industriel qui continue à être le principal pourvoyeur de viande pour les consommateurs.

Ceux-ci trouvent dans l’élevage paysan l’idée que la viande peut être éthiquement produite, soulagent leur conscience mais continuent à consommer massivement les produits de l’élevage industriel. Comment pourrait-il en être autrement ? La consommation totale de viande en France ne fait qu’augmenter passant de 3,8 à 5,8 millions de tonnes « équivalent carcasse » entre 1970 et 2021 (+ 50 %) soit toujours plus de 80kg par personne dont 23,6kg de viande bovine. 30 % de cette viande provient de l’importation et l’évolution se caractérise par une augmentation de la consommation hors domicile. La consommation de produits lactés dont le fromage est également en croissance, comme celle des œufs. En aucune façon, cette production ne pourrait être assumée par l’élevage dit paysan, celui-ci n’étant d’ailleurs accessible qu’à une minorité de personnes ayant les moyens de se l’offrir.

 

L’élevage, qu’il soit paysan ou industriel, n’est pas tenable écologiquement. L’élevage représente 59 % des émissions agricoles de gaz à effet de serre, le bœuf étant particulièrement émetteur. En comparaison avec la protéine de soja, la production de protéine de bœuf émet 25 fois plus de CO2, consomme plus de 7 fois plus d’eau et utilise plus de 10 fois de surface agricole. L’élevage durable, bio, paysan est une fiction confortable pour ne pas remettre en cause des habitudes de consommation destructrices de notre environnement.

 

Les crises sanitaires dans l’élevage qui se multiplient ces dernières années (fièvre porcine, influenza aviaire, dermatose bovine) vont se poursuivre en raison du réchauffement climatique. La raréfaction des jours de gel modifie en profondeur l’équilibre sanitaire des écosystèmes en provoquant notamment la remontée vers le nord de certains vecteurs et maladies.

 

Reconnaître la légitimité de la colère des éleveurs ne doit pas empêcher de considérer que l’élevage, fût-il paysan, est une pratique d’exploitation et une pratique anti-écologique à laquelle il est urgent de mettre un terme. Cette crise questionne en profondeur notre modèle agricole et nous impose de trouver des réponses fortes et rapides.

Il est urgent de proposer un soutien moral, logistique et financier à la reconversion des éleveurs. Leur amour des animaux et du travail de la terre qui a certainement guidé leur choix professionnel s’épanouira bien davantage dans des activités qui n’impliquent pas d’exploitation animale. Nous sommes confrontés à des enjeux alimentaires majeurs et leurs efforts seront précieux pour développer les filières locales de la production végétale et en particulier celle des légumineuses, seule compatible avec les nécessités écologiques. Des besoins existent aussi en matière de création de fermes pédagogiques et de sanctuaires animaux qui accueilleront les animaux sortis du rapport d’exploitation et échappant ainsi à une mort prématurée.

C’est volontairement que cet article n’explore pas une caractéristique de la mobilisation en cours, celle de l’alliance de la Confédération paysanne et de la Coordination rurale. Cette alliance de circonstance est préoccupante et semble le témoignage supplémentaire d’une fascisation globale de tous les secteurs de la société. Sur ce sujet, nous renvoyons au dossier de la Confédération paysanne sur l’extrême-droite dans le milieu agricole et à l’article de VISA portant spécifiquement sur la Coordination rurale (cf sources). La libération humaine et la libération animale ne peuvent pas s’accommoder du fascisme.

Sources :

https://www.frgdsaura.fr/dnc-la-maladie-son-histoire

https://www.woah.org/fr/maladie/dermatose-nodulaire-contagieuse/

https://agriculture.gouv.fr/dermatose-nodulaire-contagieuse-dnc-demeler-le-vrai-du-faux

https://www.lepointveterinaire.fr/actualites/actualites-professionnelles/face-a-la-dermatose-nodulaire-contagieuse-proner-la-collaboration-et-eviter-les-comportements-a-risque.html

https://www.tf1info.fr/societe/dermatose-nodulaire-bovine-contagieuse-abattage-vaccination-prevention-que-font-nos-voisins-europeens-2413307.html

https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/12/15/dermatose-nodulaire-en-italie-et-en-espagne-un-meme-protocole-pour-enrayer-la-contagion_6657756_3234.html

https://www.humanite.fr/social-et-economie/agriculture/dermatose-nodulaire-contagieuse-en-ariege-les-abattages-forces-attisent-la-colere-des-eleveurs

https://www.youtube.com/watch?v=xgOZwgxC5hc

https://www.ladepeche.fr/2025/12/13/dermatose-nodulaire-prix-dune-vache-periode-dimproductivite-prejudice-moral-quel-est-le-cout-de-labattage-pour-les-eleveurs-13107197.php

https://www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/le-vrai-ou-faux/vrai-ou-faux-est-ce-vrai-que-deux-agriculteurs-se-suicident-par-jour-en-moyenne-en-france-9608143

https://www.univ-rouen.fr/actualites/pourquoi-tant-de-suicides-chez-les-agriculteurs/%3Fpdf%3D9249&ved=2ahUKEwipgMWooMeRAxV1caQEHcDoHCkQFnoECB0QAQ&usg=AOvVaw28nWyVtoisN9h12p51idn5

https://www.infolibertaire.net/reflexions-a-propos-de-la-dnc/?pass=qpwo

https://www.ladepeche.fr/2025/12/13/dermatose-nodulaire-prix-dune-vache-periode-dimproductivite-prejudice-moral-quel-est-le-cout-de-labattage-pour-les-eleveurs-13107197.php

https://www.prefectures-regions.gouv.fr/occitanie/Actualites/DNC-point-de-situation

https://agriculture.gouv.fr/dermatose-nodulaire-contagieuse-des-bovins-les-modalites-dindemnisation-evoluent-pour-un-meilleur

https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=VwSQAyrg4dORP4HQxCE7b2TPirIXaMnJfu-YduhA12Sl50NjWMYjw8I3dZ_EIdanimbNPUYy_MBKJepp5b0&at_format=photo&at_account=mediapart.fr&at_campaign=bluesky&at_medium=custom7

https://www.l214.com/animaux/chiffres-cles/statistiques-pourcentage-elevage-intensif-viande-lait-oeufs/

https://www.i4ce.org/publication/reduction-consommation-viande-politiques-publiques-bien-loin-objectifs-durabilite-climat/

https://chambres-agriculture.fr/actualites/actualite/levolution-de-nos-habitudes-de-consommation-affecte-aussi-lelevage

https://www.notre-environnement.gouv.fr/actualites/breves/article/moins-de-viande-sans-s-en-priver-pour-preserver-le-climat-c-est-possible

https://bsky.app/profile/sergezaka.bsky.social/post/3ma7sx2uges2x

https://reporterre.net/Ces-eleveurs-se-reconvertissent-pour-ne-plus-exploiter-leurs-animaux

https://www.asso-coexister.ch/reconversion

https://www.confederationpaysanne.fr/sites/1/cs/documents/CS%20405%20Dossier.pdf

https://visa-isa.org/article/article-visa-coordination-rurale-sous-les-bonnets-jaunes-des-idees-brunes