Les luttes féministes sont des luttes antifascistes
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Les débats et les ouvrages consacrés à la montée du fascisme se multiplient alors que la menace se précise. Que faire pour éviter à la France le sort des Etats-Unis, de l’Italie ou de l’Inde ? L’impression de rouleau compresseur et le peu d’espoir que suscitent les partis de gauche en France ne doivent pas nous faire baisser les bras. Tout un mouvement antifasciste est à resusciter. Et le texte de Sylvie Tissot met en garde, dans ce contexte, contre la démarche consistant à ne faire du féminisme qu’une référence plus ou moins obligée – et dans tous les cas annexe – de l’antifascisme : elle en sera un aliment principal.

De la croyance qu’un combat principal sur les questions économiques permettra de se débarrasser du vote d’extrême-droite, et même plus généralement du racisme, il ne reste plus grand-chose. À part chez un François Ruffin peut-être. Son invitation à mettre la pédale douce sur l’antiracisme pour ne pas froisser les « classes populaires blanches » a choqué, surtout depuis que la France Insoumise a, sur ce sujet au moins, fort heureusement bien évolué.
Les choses ont changé durant les dix dernières années sur la question dite raciale. Et il faut saluer le travail militant et intellectuel visant à faire reconnaître l’autonomie des dominations raciales, par ailleurs étroitement intriquées aux logiques économiques : le racisme n’est pas soluble dans la lutte des classes, le combat contre l’exploitation n’y mettra pas magiquement fin.
Le travail de recherche (et de diffusion de sa recherche) de Félicien Faury, qui analyse le vote des électeurs du Rassemblement national comme un « vote raciste », est à cet égard exemplaire et d’une grande utilité : il paraîtrait absurde aujourd’hui de mener un combat antifasciste qui ne prenne pas à bras-le-corps la question raciste. Celle-ci est au coeur de l’entreprise consistant, avant même de se demander comment empêcher électoralement l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir, à freiner les processus de fascisation à l’œuvre : c’est-à-dire de désignation d’un ennemi, intérieur et extérieur, dont l’humiliation, l’éloignement voire l’élimination, permettraient une renaissance nationale et morale.
Mais il est beaucoup moins admis que le patriarcat est aussi central et structurant à l’extrême droite – et pourtant…
On voudrait proposer – sans prétendre couvrir l’ensemble des questions, comme par exemple celle des liens entre déni du désastre écologique et extrême-droite – quelques réflexions possiblement utiles à la cause.
Mettre la lutte féministe au cœur de l’antifascisme : pourquoi donc ?
D’abord parce que la montée du fascisme ces dernières années s’est directement nourrie d’un backlash ou d’un retour de bâton antiféministe. En premier lieu contre le mouvement #MeToo, et de façon plus large contre la visibilité inédite des revendications féministes et contre les timides progrès dans la prise en charge institutionnelle des discriminations et des violences sexuelles et sexistes.
Ce n’est pas la première fois dans l’histoire. On n’oubliera pas que, dès l’origine, le fascisme a incarné une virilité extrême, une exaltation de la force et de la brutalité, et qu’il est apparu aussi en réaction aux bouleversements de l’ordre du genre et des sexualités (pour lesquels, par exemple, le Berlin de l’entre-deux-guerres était connu). Aujourd’hui les deux processus – progrès de la cause des femmes, arrivée de l’extrême-droite – sont concomitants, tout particulièrement aux Etats-Unis. Le succès de Donald Trump au sein de l’électorat masculin (54 % des hommes ont voté pour lui, et 54 % des femmes ont voté pour Harris) dit bien quelque chose : quand un homme politique condamné pour agression sexuelle, qui parle en coulisse d’« attraper les femmes par la chatte » sans ressentir le besoin, une fois ses propos révélés, de s’excuser ni même de démentir, est élu : c’est bien que loin de nuire, l’image du mec viril et violent suscite, pour des millions de gens, quelque chose qui est de l’ordre de la jouissance et de la revanche. Si les femmes ne supportent plus (autant) les agressions sexuelles, on a au moins un président qui n’en a rien à foutre.
Aucune figure masculine de la même eau n’est apparue, au tout premier plan en France, dans l’arène des présidentiables – même si les précurseurs sont là : Alain Soral et ses dizaines d’épigones youtubiques, Éric Zemmour et bien sûr Cyril Hanouna. Mais il ne faut pas sous-estimer cet aliment de la fascisation des esprits, ici comme ailleurs. Il pourrait bien, non seulement détourner des hommes d’une gauche qui est, au moins en apparence, pro-féministe, mais aussi renforcer leur goût pour l’autorité, leur sensibilité à l’invocation des valeurs traditionnelles, leur ralliement au totem national contre les droits individuels. La haine des femmes qui contestent la domination masculine pourrait rallier de nombreux hommes aux candidatures de la haine et de la brutalité.
Les forces qui ont porté l’extrême-droite au pouvoir dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres sont bien analysées par l’historien Johann Chapoutot : les choix irresponsables d’une petite caste politique qui fait le pari de l’alliance avec l’extrême droite pour maintenir les intérêts d’une élite économique aux abois résonnent étrangement avec l’ère Macron. Comme au début des années 1930, le capitalisme est en crise, la révolte gronde, mais tout semble préférable aux yeux de ces irresponsables plutôt que de restreindre le pouvoir inouï des plus riches (y compris celui, tout particulièrement obscène aujourd’hui, de polluer).
Pour contribuer à l’analyse de la situation actuelle, il est pourtant difficile de faire l’impasse sur le backlash anti-féministe : si celui-ci est majeur, comment le féminisme lui-même ne serait-il pas aux premiers rangs du combat ?
L’autre raison que nous avons de mettre en avant le féminisme, c’est que s’est déconstruit au sein du mouvement féministe l’un des principaux ressorts du racisme contemporain : l’invocation fallacieuse des droits des femmes pour attaquer les musulmans. Les luttes féministes des vingt dernières années, depuis grosso modo la loi de 2004 sur le voile, ont enlevé son semblant d’évidence à l’idée perverse mais martelée de toutes parts qu’on peut être islamophobe au nom du féminisme. Antiracisme ou antisexisme, il s’agissait d’un faux dilemme, et cette fausseté est devenue de plus en plus manifeste : si être féministe appelle un positionnement en la matière, c’est plutôt le combat contre l’islamophobie.
Le combat a été dur et douloureux mais il est – en tous cas au sein du mouvement féministe – largement gagné. Les féministes qui prétendent dicter aux musulmanes les conditions de leur émancipation n’existent plus guère que dans la sphère médiatique. Caroline Fourest ou Elisabeth Badinter sont sur les plateaux télés, mais elles sont de moins en moins reconnues pour les féministes qu’elles prétendent être – suite notamment à leurs prises de positions sur (voire contre) le mouvement Me Too. Et Gabriel Attal ne trouvera pas de féministes réellement militantes pour appuyer sa dernière campagne contre les filles voilées.
De ces débats souvent violents, est né, c’est indéniable, un féminisme moins blanc, plus intersectionnel, favorisant l’engagement de femmes racisées, à qui, il n’y a pas si longtemps, le féminisme ne parlait pas – ou alors en des termes racistes !
Le combat contre le racisme n’est sans doute pas au cœur de tous les mouvements féministes, loin de là, mais l’est-il moins que dans les luttes syndicales, écologiques, etc ? Certainement pas [1].
La question du combat contre l’islamophobie n’a pas déchiré seulement le féminisme. Bien d’autres militants l’ont porté, dans leurs propres organisations et collectifs. Mais il y a beaucoup à apprendre de l’activisme et de la production intellectuelle féministe des deux dernières décennies pour combattre le racisme en général, et une de ces manifestations les plus virulentes quoi qu’encore largement déniées : l’islamophobie.
Je fais partie d’une génération de femmes, qui est devenue féministe alors que la cause était très minoritaire, et qui a vu apparaître #MeeToo avec émerveillement. Au-delà de cet émerveillement, on ne peut que constater que les hommes de notre génération ont été, si souvent, désespérants et que, par ailleurs, les mouvements de gauche en ont fait fuir plus d’une [2].
Pour ce qui concerne les nouvelles générations, les sentiments sont mêlés. Quand certaines enquêtes pointent une diversification notable des normes, de genre et sexuelles, et donc un potentiel de progressisme accru, d’autres constatent l’implacable reproduction de l’ordre du genre. Ce qui se manifeste, par ailleurs, est une polarisation croissante entre des jeunes filles de plus en plus à gauche et des garçons de plus en plus à droite. Nombreux sont ceux, parmi ces derniers, qui rejoignent leurs aînés dans le backlash masculiniste et (souvent) extrême-droitier.
Les choses changent, donc, mais rien ne dit que le côté lumineux va l’emporter. Beaucoup va se jouer dans la capacité des femmes, et notamment des jeunes femmes, à tenir bon. À imposer l’égalité dans leurs vies, notamment dans leurs relations intimes, et à convaincre les hommes qu’« un avenir commun avec les femmes » (et un avenir surtout égalitaire, pour préciser la formule de Laure Murat) sera plus joyeux, plus exaltant que le macabre entre-soi masculiniste.
Le mouvement anti-fasciste a eu l’occasion de se confronter (et d’être confronté) à son virilisme, mais comme pour toute la gauche, radicale ou non, il reste du boulot [3]. Et il est temps aujourd’hui de faire plus : donner de la place au féminisme dans l’antifascisme, pas en accordant une place, petite ou grande, aux féministes, en les invitant à venir participer à la lutte, mais en redéfinissant la lutte aussi à partir et avec elles.
Nous sommes beaucoup à penser que la montée du fascisme ne nous épargnera pas – mais dans ce « beaucoup », les femmes, les féministes, les minorités sexuelles et de genre sont en première ligne.
notes
[1] Et le moins qu’on puisse dire est que le combat contre le sexisme n’a jamais été au cœur d’aucune lutte que ce soit !
[2] Sans parler de la gauche radicale que beaucoup parmi nous continuent encore à radicalement déserter
[3] Il reste par exemple à arrêter de protéger les violeurs. Ces derniers, aussi de gauche soient-ils (mais comme le disait Brigitte Fontaine, « il n’y a pas d’homme de gauche, quand il s’agit de femmes »), ne sont pas moins effrayants, en vrai, que les fascistes qu’on ne veut plus « dans nos quartiers », pour reprendre un célèbre slogan anti-fasciste.
https://lmsi.net/Les-luttes-feministes-sont-des-luttes-antifascistes

Ce commentaire ne respectait pas la charte.
Ce commentaire ne respectait pas la charte.
Texte entièrement à la remorque des mélenchonistes/Médiapart.
Qu’est ce que la « gauche » ?
etc
Un texte sur l’importance du féminisme dans l’antifascisme c’est toujours une bonne idée. Mais finalement a la fin de la lecture on se dit qu’il y’a pas grand chose dans cet article il est un peu décevant, voire même questionnant.
Bien que le texte mentionne bien les question de genre, il ne contient pas de mention des personnes trans et de leurs combats. C’est assez surprenant, d’autant que puisque le texte parle de Trump, il pourrait rappeler qu’un des 1er decrets qu’il a signé à son investiture attaque justement le droit ces personnes. Ça signifie quelque chose d’un des endroits ou se situe le backlash sur les questions de genre quand même. Et depuis, ces attaques continuent, et en europe aussi, une ligne de fracture se joue à ce niveau.
Certains arguments sont un peu spécieux et rapides, avec une distorsion des faits ou de la focale pour appuyer un point de vue plutôt qu’une réelle anayse. Le plus évident est de situer quasiment la création du fascisme à Berlin (autant pour le nazisme), pour pouvoir la lier aux question de genre.
De même c’est aller un peu vite de considérer acquis dans les luttes féministe le combat contre » l’invocation fallacieuse des droits des femmes pour attaquer les musulmans » (et pas les musulmanes semble-t-il). En évacuant les version droitardes nommées bien sûr, même s’il manque peut-être des gens comme Marguerite Stern par exemple, étonnament (ou pas)…
De ce que j’en observe, il existe encore dans certaines extrême-gauches des féministes attachées à une certaine forme de laïcité, bien arc-boutée sur l’anti-cléricalisme de « gauche » d’une époque. En général, les mêmes qui combattent les « post-modernes » d’aileurs. Alors à moins bien sûr de découper les féministes, ce constat parait bien peu étayé par les faits.
Les critiques à propos de la « gauche », et de la « gauche radicale » sont tellement laconiques qu’on ne sait pas de qui l’auteurice parle, ce qui les distingue, ni des lignes de ruptures avec celles-ci. C’est un procédé classique aujourd’hui ça permet de mettre tout le monde dans le même panier, ne pas aborder les lignes de ruptures qui existent au sein de ces ensembles artificiels, et se donner une façade de radicalité critique à peu de frais de démonstration.
Je connaissait pas l’auteurice, j’ai donc cherché un peu. Apparement c’est une intelectuelle universitaire, qui a construit sa carrière sur ce thème. Elle tire apparement une crédibilité à être plus ou moins une disciple de Delphy, ce qui explique des choses (notamment l’absence de mention des personnes trans).
En fait ce texte sonne vraiment réformistes (mais de gauche hein) et globalement plutôt vide. Plus auto-promotionnel et auto-satisfait qu’autre chose. Comme si l’auteurice était complètement dans sa bulle. En tout cas pour une universitaire, on se serait attendu à quelque chose de plus conséquent.