Le 18 juin prochain, deux militants de Révolution Permanente dont son porte-parole Anasse Kazib, seront jugés devant le Tribunal de Paris pour « apologie du terrorisme ». Alors que le génocide se poursuit et s’accélère, ce procès, le premier visant un responsable politique national, s’inscrit dans l’offensive brutale qui frappe les soutiens de la Palestine depuis plus d’un an et demi.

Rouage central de la répression de la solidarité avec Gaza, les procès en « apologie du terrorisme » ont été fréquemment initiés par l’exécutif ces derniers mois, qu’il s’agisse des ministres de l’Intérieur, de la Justice ou encore de l’Enseignement supérieur, au travers du fameux article 40. En l’absence de plaintes, le parquet peut engager lui-même les poursuites.

Mais un troisième acteur joue un rôle central dans les procédures : des organisations pro-Israël spécialisées dans les procès bâillons, à l’image de l’Organisation juive européenne. Dans le cas de la procédure visant Anasse Kazib et son camarade, c’est la Jeunesse française juive qui est à la manœuvre. Une organisation aux positions d’extrême-droite assumées, créée le 7 octobre 2023, pour s’attaquer aux soutiens de la Palestine.

La JFJ, au cœur des procédures-bâillons pour criminaliser les soutiens de la Palestine

Créée le 7 octobre 2023, la Jeunesse française juive affiche l’objectif de « lutter contre l’antisémitisme sous toutes ses formes » et de « combattre le négationnisme », tout en exaltant la « culture française ». Sur son site officiel, elle revendique 200 militants présents dans 10 villes de France et met en avant son pôle juridique. Dans les faits, le cœur du travail de l’association se situe dans les tribunaux, où elle entend « se constituer en partie civile, à l’encontre de toute personne qui contreviendrait aux buts qu’elle poursuit ».

Si l’organisation affirme lutter « sans compromission ni parti pris idéologique », dans les faits, elle apparaît obsédées par la moindre expression de soutien de la Palestine provenant de la gauche, contre laquelle elle multiplie les intimidations. Le 24 janvier 2024, l’association affirme ainsi avoir déposé pas moins de 41 plaintes. Toutes visent des personnalités et organisations de la gauche, politique, syndicale ou du mouvement antiraciste, à l’exception d’une, contre Alain Soral, qui fait office de caution d’extrême droite de la procédure.

Dans la longue liste des cibles de la JFJ, on retrouve le porte-parole de Révolution Permanente, le NPA-L’Anticapitaliste, le Collectif Palestine Vaincra, Jean-Luc Mélenchon, Danièle Obono, Taha Bouhafs ou des militant·es de l’Union juive française pour la paix. Parmi les propos attaqués chez ces personnalités ou organisations, des positions qui cherchent à contextualiser les attaques du 7 octobre, évoquent la situation coloniale en Palestine, remettent en cause le soutien inconditionnel à l’État d’Israël, ou inscrivent, comme le font l’ensemble des spécialistes du Moyen-Orient, le Hamas dans le mouvement national palestinien, sans partager pour autant ses méthodes, sa stratégie ou son programme.

En parallèle, après que sa plainte contre le syndicaliste ait été jugée « irrecevable », la Jeunesse française juive se porte partie civile dans le procès de Jean-Paul Delescaut, dirigeant de la fédération CGT du Nord. L’organisation enchaîne d’autres plaintes, par exemple contre Rima Hassan, attaquée pour s’être exprimée sur la « légitimité » de l’action politique du Hamas du point de vue du droit international. Une position montée en épingle par l’extrême droite pour la transformer en défense des crimes de guerre commis le 7 octobre, que l’eurodéputée a pourtant systématiquement condamnés.

Une organisation en guerre contre la dénonciation du génocide à Gaza

En avril 2024, la Jeunesse française juive assure à Libération n’avoir « pas pour vocation de criminaliser les critiques contre Israël » mais vouloir s’attaquer « aux appels à la violence ». En réalité, toute l’activité de l’association, qui assume s’opposer à un cessez-le-feu ou défendre la colonisation illégale en Cisjordanie, est orientée vers un objectif : faire taire la moindre dénonciation de la guerre en cours à Gaza. Pour cela, la JFJ n’hésite pas à recourir aux pires outrances.

Le 12 mars 2024, elle compare ainsi le drapeau palestinien au drapeau nazi en réaction à la mobilisation étudiante à Science Po Paris. La même idée est reprise 12 jours plus tard, dans une comparaison entre la guerre menée par Israël et les bombardements sur l’Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale. Une comparaison ignominieuse qui s’inscrit dans une longue liste de provocations, comme lorsque l’association s’interroge publiquement : « parmi les « milliers d’enfants » dont on nous dit qu’ils ont été tués par Israël, comptabilise-t-on les « enfants » de 15, 16, 17 ans qui appartiennent à des organisations terroristes ? »

Sur les réseaux, la JFJ a un objectif : décrédibiliser toute parole qui dénonce le massacre à Gaza. Sur ce plan, outre les tweets rageurs et menaçants, le rapport produit par l’association en octobre 2024 sur le traitement de la guerre en Palestine par « l’audiovisuel de service public », et communiqué au Premier ministre, au ministre de la Culture et à l’ARCOM, est emblématique. De façon aberrante, celui-ci affirme que la couverture médiatique de la guerre relaierait la propagande du Hamas, dénonçant un suivi « étonnamment faible concernant les otages franco-israéliens retenus dans la bande de Gaza ».

Le reportage d’Envoyé Spécial intitulé Des enfants dans l’enfer de Gaza, qui revient sur la situation dans la bande après 6 mois de blocus israélien et égyptien, est ainsi assimilé à un document de propagande islamiste, sous prétexte qu’il parle de famine organisée et reprend les chiffres des victimes de la guerre produits par les autorités gazaouies. De même, la JFJ range dans la catégorie des personnalités « liés à des entités proches du terrorisme » ou « ambigus avec le terrorisme » Dominique de Villepin, l’universitaire spécialiste du Moyen-Orient Agnès Levallois, l’ONG Médecins sans frontières… Pour attaquer des personnalités qui ont eu le malheur d’exprimer de la solidarité avec Gaza, JFJ ne s’embarrasse pas de nuances. Ainsi, pour avoir participé en 2018 à la Rencontre annuelle des Musulmans de France au Bourget, aux côtés de Didier Leschi, ancien directeur de l’OFI, Samuel Grybowzky fondateur de l’association Coexister ou Thierry Magnin porte-parole de la Conférence des évêques de France, le médecin humanitaire Raphaël Pitti est accusé d’être proche des Frères Musulmans et « lié à des entités proches du terrorisme. »

Mais sur X, la JFJ va encore plus loin, et étend la liste des personnalités incriminées jusqu’à Emmanuel Macron, accusé « d’armer idéologiquement » les auteurs d’actes antisémites, de mettre « une cible dans le dos de tous les juifs du monde » et comparé à Pétain. Ces attaques s’accompagnent du relai d’une propagande de guerre et d’un déni systématique des opérations génocidaires menées par Israël, pourtant amplement documentées. Par exemple, dans leur rapport d’octobre 2024, les auteurs récusent l’accusation de famine organisée, alors qu’à la même époque, plusieurs organisations internationales alertent déjà sur le risque imminent de famine dans la bande. En novembre de la même année, le Conseil de sécurité de l’ONU est d’ailleurs saisi autour de ce risque. Dans le même sens, le bilan des victimes à Gaza est remis en cause, affirmant que les chiffres relayés par la presse seraient « souvent exagérés, (…) utilisés pour accuser l’armée israélienne de crimes de guerre ».

Des propos qui tranchent avec la réalité des faits : dès le 5 juillet 2024, la revue scientifique britannique The Lancet consacrait une enquête aux victimes gazaouis depuis le 7 octobre. Du fait des offensives militaires, de la famille et des épidémies engendrées par la guerre génocidaire, elle estimait l’armée israélienne responsable de la mort de 186 000 Gazaouis. Un chiffre qui, en comprenant les morts indirectes causées par les ravages du plan génocidaire d’Israël, est bien plus élevé que celui du ministère de la Santé gazaoui qui décomptait, au 19 juin 2024, 37 396 victimes de l’offensive israélienne.

Ni de gauche, ni de droite : d’extrême-droite

Pour mener ces attaques, la Jeunesse française juive peut compter sur des dizaines d’avocats. Dans la procédure visant 41 personnalités et organisations dont Anasse Kazib et Révolution Permanente, ce ne sont pas moins de 53 avocats qui ont signé la plainte. Parmi eux, Sarah Saldmann, avocate médiatique qui multiplie les sorties pro-Israël sur les plateaux télés et encourageait en novembre aux dons pour financer l’équipement militaire de Tsahal. Mais aussi des personnalités liées à l’extrême-droite, à l’instar d’Olivier Pardo, ami et avocat d’Eric Zemmour, par exemple lors de son procès pour avoir affirmé que Pétain avait « sauvé » les juifs français. Ce dernier est invité régulièrement de CNews, où il peut débiter ses propos réactionnaires, revendiquer la participation de son fils à une unité d’élite de Tsahal, ou encore dénoncer une justice qui serait trop douce contre les pauvres et trop dure contre les riches.

Ces liens avec l’extrême droite ne sont pas fortuits. Interviewé en janvier 2024 sur Radio J, Rudy Amsellem, avocat et porte-parole de Jeunesse française juive, présente la démarche de l’association comme apolitique, ni de gauche, ni de droite : « le but n’est pas de faire de la politique (…). On fait du droit, on est une cinquantaine d’avocats de tous les barreaux de France à avoir signé une plainte pour apologie du terrorisme. Ça reste simplement du droit, on n’est pas là du tout pour faire de la politique ». Pourtant, dans les faits, les positions de l’organisation se situent très clairement à l’extrême droite.

En septembre 2024, la JFJ participe par exemple au rassemblement xénophobe convoqué par le collectif d’extrême droite Némésis pour instrumentaliser le meurtre de la jeune Philippine. Dans un tweet, elle exprime un soutien ouvert à Donald Trump. Dans d’autres, elle relaye le soutien à Israël de la figure de la fachosphère Damien Rieu, de Ben Shapiro, ou déclare sa flamme à Mila, influenceuse d’extrême droite proche d’Eric Zemmour.

Dans la même veine, la JFJ, qui affirme sur son site vouloir « faire entendre une voix différente de celle des institutions politisées. Parce que nous sommes fiers d’être français et juifs » dénonce les positions d’autres organisations pro-Israël jugées trop modérées. Fustigeant l’UEJF en l’accusant de soutenir « l’immigration massive », elle tweete contre le CRIF, organisation historiquement au cœur de la criminalisation du soutien à la Palestine mais jugée… trop critique d’Israël. Un comble ! Lorsque son président Yonathan Arfi a le malheur de répondre à un tweet homophobe de Philippe de Villiers, figure de l’extrême droite française, la JFJ le tance vertement. En revanche, lorsque Jean-Marie Le Pen, figure de l’antisémitisme français meurt, elle appelle, tout en euphémismes, au « respect dû après leurs morts aux personnes qui nous furent hostiles » et apporte ses condoléances à la famille Le Pen.

Une association au service du déni de la réalité du génocide en cours

Si une partie de ces éléments sont caractéristiques de la galaxie des organisations pro-Israël en France, à l’image de l’Organisation juive européenne (OJE), qui qualifiait d’« infâme » la résolution de l’ONU appelant à un cessez-le-feu humanitaire à Gaza en décembre 2023, tout comme le vote de la France en faveur de l’admission à l’ONU de la Palestine comme membre de plein droit, la JFJ pousse ainsi encore plus loin les positions réactionnaires. [1] Des positions qu’elle a tout le loisir de porter dans les procès auxquelles elle participe, et ce quand bien même elle n’en a théoriquement pas le droit, puisqu’une organisation ne peut se porter partie civile qu’à condition d’avoir été créée depuis au moins 5 ans.

« Le petit jeu, c’est que la recevabilité se tranche en même temps que la décision sur la sanction et en même temps que la peine. Donc des gens qui ne sont même pas recevables peuvent plaider 30, 40, 50 minutes s’ils veulent, parfois à deux. Ça leur permet d’occuper l’espace judiciaire, d’exercer une vraie pression politique sur les juges et les personnes jugées, et d’avoir une tribune de propagande énorme » note ainsi Elsa Marcel, avocate d’Anasse Kazib et de nombreux militants ciblés par des procès pour « apologie du terrorisme ».

Dans le même temps, le fait que l’État choisisse de s’aligner derrière des organisations qui flirtent avec l’apologie de crime de guerre et nient les massacres en cours à Gaza « a de quoi inquiéter » note Julie Gonidec, elle aussi avocate d’Anasse Kazib. « Ce, d’autant plus que les enquêtes en apologie du terrorisme, délit puni de sept ans de prison, peuvent être réalisées en recourant aux méthodes d’investigation antiterroristes : les agents de police sont anonymisés, des investigations très poussées sont faites auprès des employeurs et des organismes de prestation sociale, comme si il existait un danger terroriste immédiat. Tout cela, sur la base d’une plainte qui répond à des arguments politiques » précise-t-elle.

Et l’avocate de dénoncer « les ravages » d’une infraction comme l’apologie du terrorisme pour les droits démocratiques. Dans ce cadre, la défense lors du procès du 18 juin entend dénoncer le génocide et la criminalisation de la solidarité avec la Palestine. Un procès hors-norme, lors duquel de nombreux intellectuels, universitaires, militants, médecins ou juristes interviendront pour dire que soutenir Gaza n’est pas un crime et rappeler la réalité du massacre en cours. Pour ne pas laisser des organisations ultra-réactionnaires comme la Jeunesse Française Juive rétablir un véritable crime d’opinion contre les soutiens de la Palestine, il va falloir être nombreux à soutenir Anasse Kazib et son camarade le 18 juin prochain.

Pour cela, rendez-vous à 12h, parvis du tribunal de Paris, métro porte de Clichy.

[1] L’alignement de l’Organisation juive européenne derrière le régime de Netanyahou n’est plus à prouver. Comme le souligne le journal Libération, sa présidente l’avocate Muriel Ouaknine-Melki, une habituée du plateau de CNews, dévoilait à la presse en 2021 entretenir des relations étroites avec les services de renseignement israéliens. L’organisation, active contre la campagne de boycott de l’Etat hébreu, était aussi à l’origine d’une procédure visant à contester l’obligation d’indiquer, sur les étiquettes des produits en provenance des territoires occupés, la mention « colonies israéliennes ».

https://www.revolutionpermanente.fr/Proces-baillons-deni-du-genocide-positions-d-extreme-droite-qu-est-ce-que-la-Jeunesse-Francaise