https://blogs.mediapart.fr/: Laïcité, Islam... : si on changeait de disque ?

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Critique du danger « islamo-gauchiste » par-ci, volonté frénétique de défendre une laïcité que l’on suppose en danger par-là… Mediapart qui serait devenu un repaire à « groupuscules fondamentalistes »… Et si on changeait de disque ? Le débat sur la laïcité ne serait-il pas qu’une vaste couillonnade ?

Il y a peu, errant vaguement sur Mediapart entre deux apéros du réveillon et une bouchée de chocolat, je suis tombé sur un papier de Roger Evano : La une du Club : quelle sélection. L’auteur, déjà connu pour avoir, dans un billet intitulé, Oui, vous saviez, accusé Mediapart de collusion avérée avec l’islamisme radical –ce qui est un point de vue pour le moins original, ou osé, avouons-le-, revenant une nouvelle fois à l’ouvrage, s’étonnait, après recomptage d’articles variés sur le thème de l’Islam, que le point de vue qu’il défend (en gros, une critique passionnée de « l’islamo-gauchisme ») ne fût pas mis en valeur dans la sélection du journal. Mon chat calé sur les genoux me mettant à l’abri de la pluie et du froid, je me suis alors lancé, deux jours durant, dans un dialogue, qui fut, je trouve, assez riche.   

Voici ce qui en ressort. La paranoïa que suscite l’islamisme, et les suspicions d’accointances avec l’ennemi fondamentaliste, atteignent aujourd’hui, en France, et malheureusement aussi dans les rangs de la gauche, le plus haut degré du délire. Voyons plutôt, en guise d’exemple, ce qu’a pu écrire, dans les commentaires du papier de monsieur Evano, un individu manifestement en pleine décompensassions, du reste : « Personne n’est parfait, pourquoi les arabes et les musulmans feraient-ils exception. La sottise et la méchanceté sont malheureusement partagées par tout le monde sur la planète pourquoi seraient-ils meilleurs ? [Edwy Plenel] sait-il qu’il y a beaucoup de musulmans progressistes ou laïques qui ne l’aiment pas ? Sait-il que certains le  soupçonne (sic) d’être soutenu fort discrètement par des intégristes, par les frères musulmans? Son livre sur les musulmans n’a-t-il pas été diffusé dans les pays arabes par de fidèles amis proches de Tariq Ramadan et de ses frères musulmans ? […] La délocalisation de Mediapart au Qatar, en Arabie saoudite ou en Afrique du Nord, c’est pour quand ? ». Je ne commenterai pas : c’est brillant.

Pire : non contents de squatter la majeure partie des médias télé et papier, les tenants de ce courant voudraient aussi avoir leur mot à dire en Une du principal journal de gauche en France (avec le Diplo et quelques autres) : Mediapart. La ligne éditoriale de ce journal est ce qu'elle est -partisane, oui, mais tant que c'est assumé, ça n'est pas un mal, et toujours critiquable, bien entendu, pour peu de le faire intelligemment. Je ne suis pas toujours en accord avec elle, notamment en ce qui regarde le traitement de la France Insoumise et de l’Amérique Latine, par exemple. Mais il me semble que, dans le cas de la laïcité et de l’Islam, le journal est, pour le coup, là où il doit être: sans complaisance aucune pour les fanatiques, désireux de comprendre avec un regard sociologique, critique et dépassionné les tensions qui traversent l'islam contemporain, et toujours du côté des dominés -c'est à dire, en France, et dans le cas qui nous occupe, une grande partie de la "communauté" musulmane, qui, en passant, ne demande aucun traitement de faveur particulier, à ce que j'en sais, mais tout simplement de ne pas être perpétuellement renvoyée à l'épouvantail fondamentaliste. Les articles sélectionnés en "une", répondent toujours, je pense, à ces exigences -ce qui n'était pas le cas de bon nombre de réactions qui ont suivi la pitoyable "affaire Ramadan" dans laquelle des esprits peu scrupuleux ont tenté de faire tremper Mediapart. Fin de l'histoire.

Ceux qui souhaitent que le point de vue valliste-charliste sur la laïcité soit plus représenté dans la ligne éditoriale du journal mènent un étrange combat : car Mediapart ne peut, s'il veut pouvoir continuer à se dire véritablement de gauche, le cautionner en aucune façon. Les vallso-charlistes sont du côté de la pensée hégémonique, et surfent sur le racisme ambiant (car l'islamophobie est un racisme, ne l’oublions pas) ; ils n'ont donc aucune raison de finir à la "une" d'un journal qui assume son ancrage à gauche.

Personnellement, je ne vais pas aller taper un scandale au Figaro sous prétexte que je voudrais qu'ils mettent en avant la pensée de Lordon  -de droite, ils sont, de droite ils resteront, c'est ainsi. Monsieur Evano, dans son billet, paraissait tomber des nues en découvrant une idéologie dans Mediapart : mais... bien sûr, qu'il y en a une! Il y en a toujours une. La neutralité axiologique est un mythe, les sciences sociales ont largement déblayé le sujet. Un fait brut, surtout dans le journalisme et le débat d'idée, ça n'existe pas : il y a toujours une façon de le décrire. L'essentiel étant bien de préciser d'où on parle. Mediapart assume d'être de gauche et, conformément à ses statuts, accueille tous les courants de cette gauche en son sein. Mais, je suis navré : les contempteurs frénétiques de « l’islamo-gauchisme », qui ont aussi une idéologie, se rangent de facto, et parfois malgré eux, sur la droite, se jetant tête première dans l’impasse proposée par les émules de Waucquiez. Libre donc à cette pensée de prospérer dans le Club, et où elle le souhaite, c'est le jeu, mais il serait problématique qu’un journal de gauche la mette en valeur.  

Monsieur Evano, dans les réponses qu’il m’a faites, a renié, dans le cadre du débat sur la laïcité, l’intérêt de ces catégories Gauche/Droite, visiblement un résidu du vieux monde. Il m’a ainsi écrit : « Une question : est-ce que les fanatiques qui assassinent à Charlie Hebdo au Bataclan ou à Nice sont-ils de gauche ou de droite? La confrérie des Frères Musulmans est-elle de Gauche ou de droite? Son objectif d'établir une théocratie est-ce un objectif de gauche ou de droite? La non liberté de conscience, l'inégalité des hommes et des femmes font-ils parties des programmes de gauche ou de droite? Je pourrais multiplier les exemples qui me permettent d'affirmer que les organisations islamistes sont des organisations réactionnaires et donc de DROITE. Vous êtes dans les vieilles catégories qui ont pu faire croire à des personnes sincères que le stalinisme était de gauche ». S’ensuit une citation de l’appel Lier le combat laïque au combat social, fédérer le peuple, paru dans Marianne. M. Evano conclut son propos : « Le débat qui nous préoccupe n'est pas un débat gauche/droite il traverse toute la gauche et nous oblige à réfléchir aux valeurs que nous entendons défendre et à la société que nous voulons continuer à construire. Je me revendique de gauche, féministe, anticapitaliste, démocrate, antiraciste et c'est en tant qu'homme de gauche que je m'oppose aux idéologies réactionnaires véhiculées par les fidèles de Tariq Ramadan ».

Très bien. Je suis moi aussi de gauche, très féministe, très écologiste, très démocrate, très anti-raciste, très anti-capitaliste. Je n’aime pas non plus beaucoup les vilains conservateurs réac’. J’ai parfaitement lu l’appel en question. J’y souscris en partie, notamment et surtout ce passage : "Il faut donc lutter pour ce qui nous unit et combattre ce qui nous divise artificiellement. Ce combat s'inscrit bien évidemment dans une perspective internationaliste de solidarité entre les peuples. Cette volonté de clarification et d'unité démasquera les trois dérives de la laïcité à savoir : - la laïcité usurpée de l'extrême droite qui s'en sert en réalité contre une seule religion, hier le judaïsme, aujourd'hui l'islam ; - la laïcité d'imposture qui sert de cache-sexe au communautarisme ; - la pseudo-laïcité d'inspiration concordataire des dirigeants néolibéraux qui trahit le mot de Victor Hugo ( « Je veux […] l'Eglise chez elle, et l'Etat chez lui », 15 janvier 1850)."

Pour le reste… Je passerai rapidement sur le fait que M. Evano m’a manifestement pris pour un imbécile (doublé d’un stalinien –pour un anarchiste, l’accusation est rude-), en se donnant la peine de me faire savoir que le fondamentalisme n'est pas de gauche : merci pour l'info, mais je m'en était rendu compte tout seul.

Le problème le plus préoccupant dans cette histoire, c'est l’énergie avec laquelle certaines personnes tempêtent contre un ennemi imaginaire, l'"islamo-gauchisme" donc, un phénomène (une collusion gauche-fondamentalisme musulman) qui peut exister, d'accord, mais qui demeure un épiphénomène anecdotique. Sur Mediapart, et ailleurs à gauche, tout ce que vois, ce sont des gens qui tachent de dialoguer avec sérénité et rationalité des problématiques complexes soulevées par l'islam contemporain (et quant à Ramadan, Mediapart s'est déjà longuement et clairement exprimé sur ce point, je ne vais pas refaire le débat).

Tâchons un peu de remettre les choses en place : ce n'est pas une éventuelle "crise de la laïcité" qui est en cause, par exemple, dans le dramatique phénomène "djihadiste" : c'est une crise du capitalisme, de la géo-politique impérialiste, du modèle démocratique occidental... M. Evano et ses amis se trompent de combat. Nos ennemis sont les mêmes : et il est purement et simplement diffamatoire de prétendre qu'il existe, à gauche en général et à Mediapart en particulier, une collusion massive et problématique avec les fondamentalistes. Relisons TOUS les articles publiés dans les colonnes de Mediapart sur ce sujet : ils sont sans aucune ambiguïté possible sur ce point. En contestant ce simple fait, M. Evano et tous les autres s’attaquent inutilement à des moulins, et ce faisant, ils finissent par se retrouver en bien triste compagnie (Zemmour et Cie, même si nombreux sans doute, et M. Evano m'a fait savoir que c'était son cas, sont ceux qui ne partagent pas les idées du nabot).

Quant à la catégorie droite/gauche, oui, je considère que, pour la laïcité comme pour tous les sujets, la différenciation entre droite et gauche continue d'être opérante. La laïcité de droite, c'est celle de Manuel Valls et de ses (rares) (très rares) amis -c'est aussi, hélas, celle de Charlie- : une laïcité agressive et exclusive, et obsédée par l'islam. La laïcité de gauche, c'est celle de Mediapart et de bien d'autres : elle tente de percevoir le phénomène religieux grâce à la grille de lecture offerte par la sociologie critique, les sciences politiques, et prône une société multiculturelle, égalitaire, et fondée sur le dialogue. Si on est réellement quelqu'un de gauche, il est donc assez facile se savoir où aller...

Pour terminer, M. Evano m’a demandé, à propos de l’appel paru dans Marianne, de préciser mes positions. Je l’ai fait. Les voici.

Je suis "plus ou moins" en accord avec ce texte dans la mesure où, pour moi, le combat pour la laïcité n'est pas l'urgence de l'heure. Pourquoi ? Parce que, je le répète, le problème du radicalisme, du fondamentalisme, du djihadisme etc. n'est (à mes yeux) pas essentiellement lié à une "crise de la laïcité " en grande partie chimérique. Défendre la laïcité, d'accord, mais... qu'est-ce que cela veut dire ? Se soucier de la place du fait religieux dans l'espace public ? Il est déjà très largement sous contrôle. Apporter à nos enfants une éducation laïque fondée sur la science ? C'est déjà le cas, sauf dans une partie de l'enseignement privé (et en Alsace-Lorraine). En outre, le tissu social français (au contraire de ses institutions régaliennes, il est vrai) est très massivement dé-christianisé. Les musulmans, puisqu'il est toujours question d'eux, représentent une petite minorité, quasiment privée de toute représentation politique ou médiatique -et, parmi eux, les éléments radicaux ne sont qu'une infime poignée.

Alors, de quoi parle-t-on ?  Où est le danger, si ce n'est dans les têtes de ceux qui se croient bien futés d'instrumentaliser (parfois en toute bonne foi, je veux bien le leur reconnaître) la cause démocratique, féministe et anti-raciste pour en faire un outil de stigmatisation et de développement d'une douteuse paranoïa sociétale, dont les relents xénophobes sont indiscutables ?

Dans les grandes lignes, le "débat sur la laïcité" est, pour moi, une vaste couillonnade, pour le dire poliment. Et un faux-nez bien commode quand il s'agit d'éviter une discussion de fond sur les politiques étatiques d'exclusion, le sursaut sécuritaire, les ravages de l'économie néolibérale, le néo-colonialisme...  

Contrairement à ce que beaucoup voudraient nous faire croire, la laïcité, en France, n'est pas en danger : mais le vivre-ensemble, la solidarité et le dialogue -la démocratie, donc-, oui.

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