Excursions dans le monde d'après

Mis a jour : le lundi 22 mars 2021 à 11:03

Mot-clefs: Ecologie contrôle social / immigration sans-papieres frontieres coronavirus
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Tract distribué dans les rues de caen lors de la marche "pour le climat"

Travaille, consomme et ferme ta gueule !
C’est le propre des technocrates et autres experts et expertes de considérer qu’un désastre est une opportunité. C’est le cas du président fondateur du Forum économique mondial de Davos, Klaus Schwab, qui profite de la pandémie mondiale du coronavirus de 2020 pour promouvoir sa restructuration de l’économie et proclamer la quatrième révolution industrielle. Il le fait aux côtés de Thierry Malleret, conseiller des PDG et des politiques, dans un ouvrage au titre explicite : Covid-19, la grande réinitialisation, publiée en juin 2020 par le Forum économique mondial. Il s’agit d’accélérer le développement du numérique et des nouvelles technologies, pour restructurer l’économie mondiale.

Si la réalité de la vie ne s’épuise pas dans la programmation du devenir par ces visionnaires, le développement de la cybernétique est bel et bien enclenché. Certains processus sont en cours et se sont accélérés avec la crise sanitaire, laissant craindre un nouveau pas vers la soumission à la méga-machine. Jamais n’aura été aussi pertinent cet énoncé de Lewis Mumford dans un chapitre sur le devenir des mégapoles :
« La civilisation moderne n’est plus qu’un véhicule gigantesque, lancé sur une voie à sens unique, à une vitesse sans cesse accélérée. Ce véhicule ne possède malheureusement ni volant, ni frein, et le conducteur n’a d’autres ressources que d’appuyer sans cesse sur la pédale d’accélération, tandis que, grisé par la vitesse et fasciné par la machine, il a totalement oublié quel peut être le but du voyage. Assez curieusement on appelle progrès, liberté, victoire de l’homme sur la nature, cette soumission totale et sans espoir de l’humanité aux rouages économiques et techniques dont elle s’est dotée. L’homme, qui s’est assuré une domination incontestable sur toutes les espèces animales d’une taille supérieure à celle des virus et des bactéries, s’est avéré incapable de se dominer lui-même ».

Les virus, justement, viennent rappeler la fragilité de la civilisation moderne. La crise sanitaire et ses mesures de contrôle ont mis nos sociétés à nu : la priorité est de produire et de consommer « essentiel », le reste étant relégué à des agréments inutiles. Se rencontrer, participer à des collectifs, se balader, profiter d’un spectacle ou d’une exposition sont quelques exemples d’activités support de la vie sociale pourtant considérés comme des ajouts suppressibles selon les circonstances. Les prothèses technologiques sont venues se substituer aux pratiques concrètes, mettant en jeu les corps et la rencontre physique. Jamais le slogan « Travaille, consomme et ferme ta gueule » n’avait été si pertinent.

Les porcs modifiés génétiquement pour nous délivrer
du mal

L’heure des véhicules autonomes, de l’impression 3D, de la robotique de pointe et des nouveaux matériaux a sonné. Une armée de drones est appelée à livrer tout et n’importe quoi à domicile pendant que d’autres drones répandront des pesticides avec précision – sans oublier ceux qui lâcheront des bombes et ceux qui surveilleront nos moindres faits et gestes. Des implants conçus pour s’adapter au corps humain vont coloniser l’intérieur de nous-mêmes. La multiplication des plateformes de type Uber marchandise n’importe quelle activité et coup de main. L’eugénisme 4.0 est aussi en préparation, avec la biologie de synthèse et l’arrivée de bébés « sur-mesure ». Les auteurs évoquent même les porcs modifiés génétiquement pour fabriquer des organes destinés à la transplantation.

L’économie s’en trouvera bouleversée – et ça a déjà commencé. Les prévisions annoncent une immense accumulation de chômeurs et chômeuses. Plus besoin de serveurs et serveuses, de secrétaires, de coursiers et coursières ou d’agents immobiliers. Demain, le pharmacien pourrait être un robot. Dans les prochaines décennies, la moitié des emplois pourrait être menacée par l’automatisation. La destruction des emplois va encore faire croître les inégalités, les ségrégations et la misère de certains et certaines, pendant que d’autres vont davantage accumuler les richesses. Mais ce n’est pas seulement l’accentuation d’une situation des plus classiques : il s’agit du franchissement d’un seuil, celui où l’inutilité d’une partie croissante de l’humanité va devenir explicite. Les visionnaires de l’industrie eux-mêmes appellent donc à anticiper les divisions sociales et ses soubresauts à venir.

Il y a fort à parier que ces enjeux ramèneront les luttes du Travail contre le Capital au cœur de la mêlée. Ces luttes défensives pour préserver l’emploi se perdront comme souvent dans les méandres des contradictions de la recherche de croissance et rateront l’essentiel : à quoi sert notre « force de travail » et faut-il assurer la pérennité de la société industrielle ? Résister aux conditions réelles et immédiates de l’exploitation ne doit surtout pas, comme le fait en général la gauche et les syndicats, mettre des œillères sur les fondements de la domination et de l’exploitation. La cogestion de l’ordre existant empêche de trouver les voies d’émancipation des dépendances aux systèmes techniques et bureaucratiques ; systèmes qui nous promettent de nous délivrer du mal, de nous donner l’illusion d’une vie sans risques, sans souffrances et sans la fragilité constitutive de notre humanité. Une vie traversée par un être dépouillé de sa capacité à prendre la moindre décision. Un être rendu insignifiant. Superflu. « Se délivrer du mal » pourrait tout aussi bien s’entendre à la manière de cette vieille proposition anarchiste : détruire la domination et l’exploitation, incluant cette vieille fonction économique qu’est le travail – ce qui demandera quelques bons efforts.

Des antennes, des câbles et des mines
Cette restructuration de l’économie passe par une restructuration des infrastructures stratégiques. La part du numérique dans la consommation mondiale d’électricité est estimée à 50% pour 2030, soit la quantité équivalente à ce que l’humanité consommait en 2008. L’ambition écolo a bon dos. C’est au contraire toujours plus de centrales atomiques (dont la durée de vie a encore été prolongée récemment), d’extraction de gaz, de barrages coupant les rivières, de champs d’éoliennes industrielles, de prothèses technologiques consommant de l’électricité, de Data center, de câbles, de transformateurs, etc.

La restructuration de l’économie en cours est une intensification de l’électrification de la société – la France a déjà connu un tel projet au moment de la construction des centrales nucléaires. Les idées de suppression des voitures à diesel, puis à essence, et des chaudières à gaz à plus ou moins brève échéance font partie de cette organisation de la dépendance à l’électricité. La multiplication des gadgets technologiques aussi. Il en va de même de la construction des 20.000 antennes et 12.000 pylônes supplémentaires nécessaires au déploiement de la 4G et de la 5G en France (en attendant les satellites). Ce n’est pas pour rien qu’ils sont devenus des cibles de choix pour qui se révolte contre l’ordre existant. Le chef de l’antiterrorisme français relève ainsi une centaine de dégradations en 2020 concernant des pylônes de téléphonie. Un bon début !

La nouvelle révolution industrielle s’annonce comme une immense accumulation de ravages. Elle se caractérise déjà comme une accélération des activités à la base du capitalisme et de l’industrie : non seulement le développement de la puissance énergétique, mais aussi l’extraction de matières premières, c’est-à-dire ni plus ni moins l’intensification de l’exploitation de la nature. Les nouvelles technologies et la dépendance à l’électricité reposent sur des minerais et des terres rares qu’il faut puiser dans les sous-sols. Les panneaux photovoltaïques dépendent du silicium et d’un traitement chimique avec divers acides et solvants rejetés dans les rivières, comme en Chine. Les terres rares sont extraites non seulement en Chine, mais aussi au Brésil, en Inde ou en Mongolie, et sont utilisées tant pour les gadgets technologiques que les éoliennes. Le coltan et le cobalt nécessaires à la fabrication des composants électroniques sont à l’origine des guerres civiles en République Démocratique du Congo. Mais l’extraction minière n’est pas seulement exotique. Des mines ouvrent partout, y compris en Europe. Des mines de lithium, nécessaires pour les batteries électriques qu’on retrouve par exemple dans les vélos ou les trottinettes électriques, sont ouvertes au Portugal, entraînant des oppositions. Des projets sortent aussi de terre en Alsace. La pollution et les bagnes industriels que sont les mines ont de beaux jours devant eux.

Vers une hypertrophie de l’Etat : administration du désastre
et gestion sécuritaire

Les temps à venir vont être difficiles. Les défenseurs et défenseuses de l’ordre existant et leurs complices en ont bien conscience. L’hypothèse la plus défendue chez elles et eux, c’est une hypertrophie de l’Etat, notamment de ses flics, juges et matons. La loi sécurité globale est un pas supplémentaire dans ce sens. Il est aussi question de développer des subsides pour maintenir une armée de réserve et limiter l’explosion de la misère. Evidemment, ces quelques miettes seront conditionnées au respect de l’autorité. Au moindre délit, la menace de se faire couper les vivres sortira du chapeau.

De plus en plus de municipalités et autres administrations entérinent par exemple la suppression d’aides sociales en cas de comportements rebelles. C’est le cas à Valence, où la municipalité a décidé à la suite de journées émeutières d’expulser des logements sociaux, de supprimer les aides à la cantine, à l’achat de tickets de transport ou des chèques Sport et Culture pour les familles dont l’un des membres est impliqué dans des faits de délinquance. Ce genre de pratiques est amené à se généraliser. Le fait que les allocations chômage soient coupées d’un système assurantiel pour être directement versées par l’Etat va légitimer ce genre de contrôles. Pôle emploi nous dictera quel emploi nous devrons occuper.

Il sera bien sûr toujours possible de manifester gentiment derrière une bagnole de flics, à partir du moment où ça ne troublera pas l’ordre gestionnaire et marchand. Le moindre débordement sera quant à lui réprimé brutalement, comme ça se passe déjà. C’est pourquoi les bavardages simplistes de gauche appelant à plus d’Etat face à la concurrence du Marché sont une balle dans le pied. Il n’y a pas les services publics d’un côté et la flicaille de l’autre. L’Etat est une entité cohérente, qui sait jouer sur les deux tableaux : « la main qui assassine est aussi celle qui soigne ».

Sans compter que l’hypertrophie de l’Etat s’accompagne de poussées nationalistes et de chasses aux personnes considérées comme des indésirables, au premier rang desquels les exilés. Le monde de demain s’annonce toujours plus répressif pour les pauvres, les rebelles, les étrangers et étrangères, les incarcérés, les marginaux et marginales et tous les inadaptés et réfractaires à un ordre social basé sur la hiérarchie et l’exploitation. D’ailleurs, les gens de pouvoir semblent toujours hésiter entre une sorte de néokeynésianisme 2.0, avec un contrôle social serré permis par la technologie, et une forme de néofascisme, reprenant des formes plus traditionnelles d’autorité, incarné par les habitués des plateaux télé et éditorialistes réactionnaires du type d’Eric Zemmour, Pascal Praud ou Marion Maréchal-Le Pen. Ce sera probablement un mix entre les deux, avec des nuances selon les pays.

Face à tout cela, la perspective révolutionnaire est encore la réponse la plus lucide. Développer l’autonomie et sa créativité, s’auto-organiser entre égales et égaux, favoriser les liens d’entraide et assumer la conflictualité nécessaire contre le principe d’autorité, peu importe où il émerge. Au passage, l’autonomie et la décentralisation sont des manières de vivre limitant la propagation des virus… Attaquer l’énergie, les infrastructures et les entreprises des matières premières, c’est justement s’attaquer aux racines de ce modèle de société. Ce n’est pas pour cela qu’il faille faire l’économie de la lutte contre d’autres aspects de la domination, comme les frontières, les prêtres, l’école administrée ou les banques, mais ce sont évidemment des cibles privilégiées pour rompre la normalité et commencer l’œuvre créatrice de destruction. L’ordre existant n’a pas grand-chose à nous offrir et beaucoup est purement et simplement à détruire. Avec ou sans virus.

Des anarchistes
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