Pour un féminisme antiraciste et décolonial

Mis a jour : le mercredi 10 avril 2019 à 01:56

Mot-clefs: Racisme Répression Resistances antifascisme
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«On ne libère pas les femmes malgré elles», rappelle un collectif de féministes antiracistes et décoloniales, revendiquant leur droit à «l’accès à l’emploi privé et public, à l’enseignement et à la formation, à la culture et à l’expression culturelle et à la citoyenneté pleine et entière, y compris politique», et exhortant à «s’attaquer aux systèmes d’oppression qui se croisent pour peser comme une chape de plomb sur elles».

Une école belge organise une fête : on n’hésite pas y faire l’amalgame entre musulmans et terroristes ; des musulmanes en foulard sont agressées ; des appels au meurtre sont déversés sur les réseaux sociaux. En France, les affaires du type Decathlon, burkini, Etam ne manquent pas. Sans parler de l’attaque terroriste en Nouvelle-Zélande, motivée par la théorie du Grand Remplacement. L’islamophobie est une réalité et elle tue.

En Belgique, les femmes musulmanes ou supposées l’être, et en particulier celles qui portent un foulard, sont stigmatisées, exclues du monde de l’emploi et de la formation et interdites d’accès dans les écoles secondaires et l’enseignement supérieur non universitaire, de même que dans les emplois du secteur public, à quelques exceptions près. Dans certains milieux féministes et antiracistes, elles sont considérées comme soumises et opprimées, « à libérer ». Ces postures issues d’un héritage colonial banalisent et légitiment des mesures racistes et antiféministes. 

Ce climat délétère nous empêche de lutter ensemble contre les trois systèmes de domination que sont le capitalisme, le racisme et le patriarcat qui s’alimentent respectivement en opprimant toutes les femmes – et les hommes aussi – partout dans le monde.

Assignation à l’altérité, mépris, discrimination et exclusion

Ces femmes racisées ne sont pas seulement discriminées en tant que femmes, mais en tant que femmes d’origine étrangère ou assimilée – les converties –, en raison de leur classe sociale réelle ou supposée, la couleur de leur peau et leur religion. Au lieu de s’attaquer aux systèmes d’oppression qui se croisent pour peser comme une chape de plomb sur elles, on les marginalise et on les condamne au confinement dans l’espace clos de leur maison, seules aux prises avec la domination masculine, et on les réduit au silence au nom de la liberté! Le risque ne serait-il pas qu’elles pourraient s’émanciper elles-mêmes ? Pourtant, l’objectif d’auto-émancipation n’est-il pas celui des luttes féministes ? Or, la « mécanique raciste » remplit son rôle : l’assignation à l’altérité, le mépris et l’exclusion qui frappent ces femmes servent nos ennemis principaux. 

On nous dit que des filles et des femmes sont forcées de porter ce fichu sur leurs cheveux. C’est un abus de pouvoir que nous devons dénoncer partout. Mais on nous dit aussi que pour « sauver » celles-là, il faut leur interdire l’accès à des espaces qui leur permettraient précisément de se libérer des carcans qui pèsent sur elles. Voilà qui est à la fois contradictoire, incohérent et antiféministe. On ne libère pas les femmes malgré elles ; leurs chemins d’émancipation sont multiples. Ces interdictions sont une double peine pour les femmes contraintes et une fin de non-recevoir pour celles qui veulent faire société en saisissant l’opportunité d’un système démocratique qui inscrit la liberté de conscience et la liberté d’expression de toutes nos convictions dans sa Constitution. Elles nuisent ainsi au principe de la laïcité et pervertissent celui de neutralité. Les intégristes d’une laïcité dévoyée, comme ceux d’une religion instrumentalisée à des fins politiques, tirent parti de ces discriminations structurelles qui nous empêchent de construire ensemble la société que nous partageons. 

Nous, féministes antiracistes et décoloniales, revendiquons, pour les musulmanes, au même titre que toutes les femmes, l’accès à l’emploi privé et public, à l’enseignement et à la formation, à la culture et à l’expression culturelle et à la citoyenneté pleine et entière, y compris politique. Que les vrais problèmes soient pris en charge par les responsables politiques: on ne peut nier la résurgence de l’antisémitisme ; le taux de chômage des personnes immigrées est de 17% contre 6,8% pour les  non-immigrées ; 25,5% d’entre elles sont originaires du Maghreb et 21% des autres pays d’Afrique. Ce sont 47% de Belges qui considèrent les Musulman.e.s comme une menace et 59% les Roms. Le racisme institutionnel représente une ligne de fracture qui banalise l’exclusion : il considère les sans-papiers comme jetables, les demandeurs-ses d’asile comme dangereux.ses, les immigré.e.s comme mal intégré.e.s ou participant à la criminalité sur « notre sol ». Peu s’inquiètent de la criminalité en col blanc. Les élections approchent, nous ne sommes pas dupes. Luttons ensemble contre les inégalités et les discriminations qui font le lit du racisme et du fascisme. Malgré ses engagements internationaux, notre pays n’a toujours pas de plan interfédéral de lutte contre le racisme et les discriminations. Nous devons y remédier. Sans délai. Ensemble.

Appel à soutien  

Plus que jamais, les luttes féministes, antiracistes, écologiques, décoloniales...toutes les luttes contre les systèmes d'oppression - qui nous éloignent les un.e.s des autres pour se renforcer mutuellement – sont liées. Nous sommes plus fort.e.s quand nous travaillons ensemble car nos  ennemis communs – capitalisme, racisme, patriarcat – sont puissants.

RédactricesCollectif féministe Kahina (Sema Aydogan, Ouardia Derriche, Seyma Gelen, Malika Hamidi, Eva M Jiménez Lamas

 

Commentaire(s)

> Qu'est-ce que le féminisme décolonial ?

Dans le débat public, être décolonial est une infamie. Dans les universités, dans les partis de gauche et d’extrême gauche, les syndicats, les associations féministes, partout on traque une « pensée décoloniale » infiltrée et funeste pour le vivre-ensemble.

Dans ce livre, Françoise Vergès élucide l’objet du scandale. Le féminisme décolonial révèle les impensés de la bonne conscience blanche ; il se situe du point de vue des femmes racisées : celles qui, travailleuses domestiques, nettoient le monde ; il dénonce un capitalisme foncièrement racial et patriarcal.

Ces pages incisives proposent un autre récit du féminisme et posent toutes les questions qui fâchent : quelles alliances avec les femmes blanches ? Quelle solidarité avec les hommes racisés ? Quelles sont les première vie menacées par le capitalisme racial ? Pourquoi les néofascismes s’attaquent-ils aux femmes racisées ?

Ce livre est une invitation à renouer avec la puissance utopique du féminisme, c’est-à-dire avec un imaginaire à même de porter une transformation radicale de la société.

«?Le féminisme doit retrouver son tranchant antiraciste, anticapitaliste. », Rosa Moussaoui, L’Humanité, 8 février 2019.

« Il y a en moi une colère historique au sens où j’ai finalement toujours été révoltée par l’humiliation et l’injustice. Dans ce livre, je dénonce une sorte de kidnapping du féminisme par le néolibéralisme. », Fanny Marlier, Les Inrocks, 12 février 2019.

« Ce que j’appelle féminisme décolonial, c’est un féminisme qui, tout en reconnaissant qu’il y a une domination masculine, ne se focalise pas sur la question de l’égalité de genre, et qui fait attention à la manière dont le contexte économique et politique construit ce qu’est une femme bien, ce qu’est un homme bien, et celles et ceux qui ne correspondent pas à cette norme. », Timothée de Rauglaudre, Vice, 15 février 2019.

« Le livre de Françoise Vergès appuie là où ça fait mal : les impensés du féminisme, de ce qu’elle appelle “la bonne conscience blanche”. […] Elle montre aussi combien un “féminisme civilisationnel” a pu servir une politique coloniale ou néocoloniale, et ce encore de nos jours ; ou enfin le statut des employés de l’industrie du ménage aujourd’hui en France. », Lise Wajeman, Médiapart, mars 2019.

« Très sensible aux temporalités des luttes, Françoise Vergès nous fait voyager dans les histoires militantes féministes, des années 1970 jusqu’à nos jours. En retraçant leurs évolutions, elle démontre combien le féminisme civilisationnel a pris le pas sur les combats antiracistes. Elle dénonce les contradictions d’un féminisme capitaliste insistant sur l’autonomie des femmes sans penser “le régime plus ou moins protecteur dans lequel elles évoluent”. »
Radio Parleur, mars 2019.

https://lafabrique.fr/un-feminisme-decolonial/

>  Françoise Vergès : “L'idéologie de la colonialité se reconfigure au sein du féminisme”

Avec Un féminisme décolonial, Françoise Vergès met au jour le “féminisme civilisationnel”. Puisant ses racines dans le colonialisme, il élude l’oppression spécifique subie par les femmes racisées et se fait le complice du patriarcat.

Après avoir écrit sur les mémoires de l’esclavage, sur la psychiatrie coloniale, Aimé Césaire ou Frantz Fanon, Françoise Vergès retrace les liens entre le féminisme et l’histoire de l’oppression, la colonisation. Dans Un féminisme décolonial, la politologue et féministe analyse les dissensions de ces idéologies tout en déconstruisant le système patriarcal lié au système capitaliste. Un ouvrage puissant.

De quelle colère ou de quel désir est né ce livre sur le féminisme décolonial??

Françoise Vergès — Il y a en moi une colère historique au sens où j’ai finalement toujours été révoltée par l’humiliation et l’injustice. Dans ce livre, je dénonce une sorte de kidnapping du féminisme par le néolibéralisme. Les droits des femmes ont été complètement vidés de leur contenu pour devenir seulement un droit individuel véritablement encadré dans la conception libérale du droit. Un peu partout dans le monde on assiste à une grande vague de répression contre les mouvements de femmes qui émergent au Brésil, en Argentine, au Mexique, en Palestine et en Inde. La fin de la décennie des féminismes du Sud a été couronnée par le discours d’Hillary Clinton à Pékin en 1995 où elle déclare que les droits des femmes sont des droits humains. Seulement, ils sont envisagés du pointde vue du récit occidental qui permet de défendre le néolibéralisme et l’impérialisme puisque, concrètement, qui va être pour le mariage forcé des petites filles ou le viol?? Il était urgent de dire de quoi ce féminisme était le nom. […]

https://www.lesinrocks.com/2019/02/12/idees/idees/francoise-verges-lideologie-de-la-colonialite-se-reconfigure-au-sein-du-feminisme/