En pleine période de grève à la SNCF, la présentatrice du journal télévisé de 13 h sur France 2 pose la question suivante – sous forme d’affirmation – à son invité : « Alors, on comprend par exemple que pour un conducteur de train à vapeur, il y a quelques décennies, la pénibilité du travail était effective, mais aujourd’hui, un conducteur de TGV, on ne peut pas dire que ce soit terriblement pénible ».

Deux jours plus tard, même heure, même endroit, elle va justifier son point de vue : « Dans son discours hier, le président de la République s’est interrogé sur l’injustice qui pouvait exister entre des métiers à forte pénibilité. Nous avons choisi de vous présenter deux exemples. Celui d’un ancien conducteur de train de la SNCF face à un retraité du bâtiment. » Un travail journalistique exemplaire d’objectivité qui consiste à s’appuyer sur les arguments du président pour dénigrer une catégorie professionnelle en l’opposant à une autre.

Un procédé qu’elle utilisera à nouveau une semaine plus tard : « Voyons concrètement les inégalités que le système a créées sur le terrain, avec plusieurs chauffeurs, de la RATP et d’entreprises privées ». Les reportages, qui se concluent implicitement par la nécessité d’une harmonisation des régimes de retraites, sont typiques de l’adhésion des médias dominants aux réformes. Réformes forcément « nécessaires » et « urgentes » car « modernes » et « justes », qui consistent à toujours s’aligner sur le moins-disant social mais qui ne constitueraient en rien des régressions sociales, puisqu’elles viseraient à abolir les privilèges d’un autre âge des cheminots.

Cet exemple date de… septembre 2007. Et si l’intervieweuse de l’époque, Élise Lucet, a laissé son siège au 13 heures à d’autres, rien n’a changé dix années plus tard [1].

En effet, comme nous l’avons relevé à plusieurs reprises, les médias accompagnent (ou soutiennent) la réforme actuelle de la SNCF [2]. S’il existe quelques nuances, force est de constater que les voix dissidentes se font rares, surtout dans l’orchestre des éditorialistes et chroniqueurs. Il suffit par exemple de regarder des épisodes de « 24H Pujadas » sur LCI ou de « C dans l’air » sur France 5 pour s’en convaincre.

Sur BFMTV aussi, on appuie la réforme. Dans un débat qui n’en est pas un, tout le monde est d’accord, ainsi que le souligne Franz-Olivier Giesbert : « Dans ce débat on ne peut pas discuter parce que de toutes façons, on est d’accord. » (6 avril 2018) Et, en effet, pour Philippe Val, comme pour les autres éditocrates invités : « On a besoin de cette réforme ! »« Il faut rendre le système un peu plus performant », surenchérit Giesbert. Ce sera d’ailleurs le leitmotiv des commentateurs. Sur BFM Business, Nicolas Doze explique quant à lui doctement que la réforme sert à « faire de la SNCF une entreprise normale, afin qu’elle puisse vivre dans un monde normal de concurrence » (4 avril). De là à dire que la concurrence est naturelle, il n’y a qu’un pas…

Pour l’infatigable Alain Duhamel, la réforme de la SNCF est inéluctable : « Qu’une profonde réforme de la SNCF soit nécessaire, il est difficile de le nier : un endettement gigantesque, ingérable, une ouverture à la concurrence inéluctable et toute proche, un réseau ferré en état déplorable, les voies secondaires ayant été sacrifiées au tout TGV, des retards et des défaillances de plus en plus sensibles, un statut des cheminots aux particularités coûteuses, tout cela s’appelle bel et bien une crise. » (Libération, 22 mars 2018)

La réforme est aussi approuvée (et soutenue) au Figaro par le directeur des pages économie, Gaëtan de Capele : « Lorsque des sommes astronomiques deviennent nécessaires pour entretenir un système d’un autre temps, ce n’est plus acceptable. C’est tout l’enjeu de la bataille pour réformer la SNCF. » (16 mars) Et dans un savoureux éditorial intitulé « Tenir », Yves Thréard somme le président et son gouvernement de ne rien lâcher : « S’ils cèdent, ils pourront dire adieu, ou presque, au train de réformes qu’ils entendent conduire sur d’autres fronts. (…) Ils n’ont donc pas d’autre choix que de tenir. (…) S’il ne le franchit pas, il restera durablement immobile, sur une voie de garage. » Et de conclure : « Avec la réforme de la SNCF, notre pays est à un tournant. » (3 avril)

Cette convergence éditoriale au service de la réforme gouvernementale se double d’une attaque en règle contre les grévistes de la SNCF et la CGT en particulier. Jean Quatremer par exemple manie élégamment l’outrance et la caricature sur Twitter :

Dans Le Point, Pierre-Antoine Delhommais développe une thèse originale ; à savoir que « les cheminots sont moins des privilégiés que des rentiers. » (1er avril) Autrement dit, « des individus occupant en toute légalité des positions leur permettant d’avoir des revenus supérieurs à la valeur de leur travail. » Tout en finesse, le chroniqueur insiste (et amalgame) : « La concurrence et la réforme sont les ennemies de longue date des ultraconservateurs dans l’âme que sont les rentiers, que ces derniers soient rentiers de la terre, des emprunts d’État ou rentiers du rail. » Quant aux rentiers de la presse, profitant des aides publiques qui maintiennent artificiellement à flot les titres qui les font vivre, Pierre-Antoine Delhommais n’a pas un mot pour eux…

Plus accablé, Eric Le Boucher va dans le même sens : « Si la CGT reste dans la résistance, elle mourra avec la SNCF et elle ne répondra pas à l’exigence d’efficacité des Français. » (Les Echos, 23 mars) Interprète des exigences des Français, conseil en stratégie pour la CGT, prophète de l’avenir de la SNCF, les talents d’Éric Le Boucher sont multiples.

Pour Christophe Barbier, il ne faut pas entendre les revendications des cheminots : « Parce qu’ils se trompent, et puis parce que certains de leurs leaders mentent : il n’y aura pas de privatisation de la SNCF ! » Insistant sur la « mauvaise foi des cheminots » il assène qu’« il n’y a pas de quoi mettre en grève le pays. » (BFMTV, 2 avril). Franz-Olivier Giesbert ne dit pas autre chose : « Ce qui est intéressant, c’est la désinformation. La CGT y va. Les fakenews, c’est incroyable ! Ils [le gouvernement] vont privatiser ? Le texte dit le contraire. » (BFMTV, 6 avril).

Pourtant, Nicolas Doze sur BFM Business (4 avril), que l’on ne peut pas soupçonner de complaisance à l’égard de la CGT, nuance l’acharnement des duettistes : « Il faut être honnête, si dans dix ans un exécutif décide dans la loi, que le capital de la SNCF peut être dilué par augmentation de capital comme on a fait pour EDF, il y a moyen. Il y a des techniques si on veut vraiment ouvrir le capital » [3]. Tout comme il y a des techniques journalistiques si on veut vraiment aider le gouvernement à plaider pour une réforme et discréditer les syndicats qui s’y opposent.

 

« Un

Le discours est toujours le même chez nos éditocrates : « Si la réforme est indispensable et qu’il n’existe pas d’autre réforme que la réforme, seule importe la “méthode” [4]. » Et les débats tourneront autour de la « méthode », des « négociations », du « dialogue social », de la « pédagogie »…

« La méthode Macron en zone de turbulences » commente par exemple Dominique Garraud dans La Charente Libre le 19 mars 2018. Dans le même esprit, l’éditorial d’Aujourd’hui en Francedu 3 avril, intitulé « Expliquer et convaincre », montre que l’un « des défis pour le gouvernement sera de conserver ce soutien [de l’opinion publique]. En expliquant clairement en quoi la mise en concurrence de la SNCF, rendue obligatoire par l’Union européenne, garantira un meilleur service aux usagers. »

Au départ les éditorialistes qui soutiennent la réforme sont séduits par la méthode. Ainsi, Gaëtan de Capèle encourage le gouvernement dans Le Figaro : « Si la colère gronde aujourd’hui chez les syndicats, c’est que la méthode du gouvernement Philippe rompt avec cette défausse institutionnalisée. Pour la première fois depuis bien longtemps, le politique reprend la main et tranche. » (28 février) Et d’ajouter : « Pour les réformes, tant de fois repoussées, c’est maintenant ou jamais. »

Mais attention, si la réforme est forcément bonne, il importe de l’expliquer. Dans Les Echos, Éric Le Boucher s’inquiète : « S’il mène ses réformes à grand train, le président peine à inscrire sa “révolution” dans les têtes. Ce trou entre l’action et l’explication risque, à terme, de lui jouer des tours. (…) Faute d’avoir trouvé l’explicabilité de son action, Emmanuel Macron va subir des bourrasques. » (30 mars 2018)

Même son de cloche dans Ouest-France (14 avril) sous la plume de François-Xavier Lefranc : « Le président de la République s’est engagé sur la reprise par l’État d’une partie de la dette. (…) Là aussi, la dimension pédagogique du discours présidentiel devenait plus que nécessaire. » Et pour Dominique Seux sur France Inter, « le gouvernement a lui aussi un problème. Il n’a pas encore réussi à montrer en quoi sa réforme va apporter quelque chose aux voyageurs, sur la qualité de service, la ponctualité et les matériels. » (29 mars)

Dans une chronique fortement alambiquée, Thomas Legrand, sur France Inter attend plus d’écoute : « Imaginez l’état d’esprit d’un macroniste ancien électeur du PS par exemple. […] Ce n’est pas la réforme de la SNCF en elle-même qui lui pose problème mais bien la façon dont elle est défendue ! […] C’est étrange mais cette grande réforme structurelle est menée à l’ancienne, réactivant, par là même, des attitudes syndicales aussi à l’ancienne. Le gouvernement n’a pas écouté l’UNSA et la CFDT. […] Le tout donne une teinte autoritaire à une réforme, en réalité, équilibrée. » (4 avril)

L’émission de « C dans l’air » du 3 avril 2018 sur France 5 est le parfait exemple du débat qui anime les commentateurs : en réunissant quatre invités favorables au libéralisme économique (Christophe Barbier, Raymond Soubie, Brice Teinturier et Fanny Guinochet – journaliste à L’Opinion), l’objectif n’est pas de discuter de la réforme puisque tout le monde est d’accord, mais bien de la façon – la méthode, donc – de la faire passer.

Dans Le Figaro, François Lenglet résume ainsi l’inquiétude des éditocrates : « Si la finalité de la réforme [de la SNCF] est bonne et sa nécessité non contestable, il demeure donc un problème de méthode. » (11 avril)

Nous avions compris.

 

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On le voit, on le sait, les éditocrates orchestrent les débats et se posent en « gardiens du consensus ». Si la réforme de la SNCF est forcément « nécessaire » assènent-ils, elle doit être expliquée. Et bien expliquée pour mieux passer. Sinon le risque est d’échouer et de renoncer, comme met en garde Christophe Barbier : « Si le gouvernement reculait, Édouard Philippe perdrait toute crédibilité, et Emmanuel Macron perdrait une bonne part de son autorité. » (BFMTV, 3 avril) Heureusement pour eux – et tant pis pour le débat public –, quand les éditocrates radotent, plastronnent et prescrivent, ils ne perdent jamais leur magistère !