Depuis janvier, Jean-Marc Rouillan tenait une rubrique régulière dans le mensuel CQFD, édité à Marseille par un collectif de précaires. Depuis son transfert à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis le 18 mai, et suite aux violences perpétrées contre lui par des surveillants encagoulés, notre « correspondant permanent au pénitencier » n’est plus en mesure d’honorer son rendez-vous avec nos lecteurs : placé en isolement, privé de ses lunettes et de tout moyen de communication, il est de fait réduit au silence. La rédaction de CQFD s’élève avec force contre cette atteinte à la liberté d’expression, qui ne fait que s’ajouter aux violations de son droit élémentaire à la dignité humaine.

Jean-Marc Rouillan ne publiera pas de chronique dans le prochain numéro de CQFD, à paraître le 15 juin. Placé en isolement à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis après son transfert de la centrale de Moulins-Yzeure, privé de ses lunettes et de tout moyen de communication, notre collaborateur s’excuse : par l’intermédiaire d’une proche qui a réussi à lui rendre visite le 27 mai, il nous a fait savoir qu’il ne serait pas en mesure d’honorer son rendez-vous mensuel avec les lecteurs de CQFD. Cette interdiction de s’exprimer s’ajoute aux graves sévices subis par Jean-Marc Rouillan au cours de son transfert. Selon le témoignage oral qu’il nous a fait parvenir, notre collaborateur a été extirpé de sa cellule de Moulins à l’aube du 18 mai par des surveillants encagoulés, puis traîné nu dans les couloirs de l’établissement avant d’être contraint à se mettre à genoux, toujours nu, devant le directeur de la centrale, Richard Bauer, qui aurait alors « détourné les yeux ». Trois autres détenus auraient subi le même sort, baillonnés à l’aide d’un mouchoir enfoncé dans la bouche. À l’heure où la France entière s’émeut des tortures infligées en Irak par les troupes américaines, il n’est pas anodin de constater que les divertissements médiévaux ne sont pas une spécialité anglo-saxonne réservée aux contrées pétrolières. Jean-Marc Rouillan annonce qu’il va porter plainte pour « coups et violence » contre ses gardiens et leurs donneurs d’ordres. L’administration carcérale justifie le transfert de Jean-Marc Rouillan par une imputation qui a toutes les apparences d’un alibi farfelu : notre collaborateur aurait affrété un hélicoptère depuis sa cellule de Moulins-Yzeure. Si elle était avérée, une telle performance aurait de quoi forcer le respect de la part d’un homme malade, vraisemblablement atteint d’un cancer aux poumons, et qui, en dix-huit ans de détention, n’a jamais tenté une seule fois de se faire la belle. Performance d’autant plus remarquable qu’au moment même où il était supposé fomenter son plan d’évasion, Rouillan s’apprêtait à déposer une demande de libération anticipée pour raisons de santé – en sachant, il est vrai, qu’elle aurait aussi peu de chances d’aboutir que celles déjà formulées par ses camarades à l’agonie Nathalie Ménigon et Joëlle Aubron. À quoi s’ajoute que pour s’échapper du « bunker » ultra-sécurisé de Moulins-Yzeure, un hélicoptère seul ne suffit pas : il y faut aussi un fabuleux trésor d’imagination. Entièrement recouverte de filins de sécurité, équipée d’un double mur d’enceinte de six mètres de haut et dotée de cent cinquante surveillants, cette centrale est régulièrement vantée par l’administration carcérale comme « la prison la plus sûre d’Europe ». Quiconque se retrouve confiné dans ce cul de basse-fosse éprouve très certainement le vif désir d’en sortir. Mais du désir au projet, et du projet à sa mise en ¦uvre, il y a toute la marge qui sépare un rêve de liberté du délit pénal. Le jour du transfert, les autorités pénitentiaires affirmaient détenir des « preuves sérieuses confirmant les soupçons » portés contre Rouillan. Pourquoi ces preuves n’ont-elles pas été communiquées à la justice ? Il est troublant qu’au jour d’aujourd’hui, à l’heure où le moindre citoyen ayant affaire à la force publique encourt des poursuites pour outrage à agents, aucune information judiciaire n’a été ouverte à l’encontre d’un détenu « dangereux » soupçonné de vouloir griller la politesse à ses gardiens. La mise au secret de Rouillan, au mitard d’abord et à l’isolement ensuite, dans une maison d’arrêt parfaitement inadaptée aux longues peines (à supposer qu’il existe des lieux susceptibles de s’adapter à une perpétuité sous les verrous), traduit la toute-puissance de l’arbitraire carcéral au détriment des détenus, bien sûr, mais au détriment aussi de l’État de droit – ou de ce qu’il en reste derrière les murs d’une prison haute sécurité. Pour la rédaction et les lecteurs de CQFD, ce traitement indigne n’est pas vraiment une surprise : depuis janvier, notre « correspondant permanent au pénitencier » a témoigné à plusieurs reprises du despotisme brutal des autorités carcérales, et plus particulièrement des surveillants encagoulés des « Équipes régionales d’intervention et de sécurité » (ERIS), intervenant à la manière « d’une tortue de la légion romaine » (CQFD n°11 du 15 avril). Dans notre dernier numéro, Rouillan avait aussi décrit dans le détail son hospitalisation à Lyon, « ficelé et en chaussettes », « toujours précédé, encadré et suivi d’encagoulés armés jusqu’aux dents, fusils d’assaut à visée laser, mitraillettes et grenades » (CQFD n°12 du 15 mai). Les violences dégradantes subies le 18 mai n’ont donc pas surgi par génération spontanée. L’interdiction faite à l’écrivain Rouillan d’en témoigner dans CQFD, journal indépendant réalisé par un collectif de précaires, nous incite à penser qu’après dix-huit années d’enfermement, Rouillan est encore et toujours traité comme un animal enragé méritant coups, humiliations et muselière.

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