Nous n’avons pas participé à cette manifestation à l’appel de l’intersyndicale. Non parce que nous voudrions que les salarié-e-s se retrouvent au chômage… car nous sommes solidaires avec les exploité-e-s mais, justement, pour des raisons à la fois sociales, écologiques et de santé publique.

Raisons sociales : Chômage ici…

Doux est un élément clé de l’agriculture industrielle bretonne. Par son implantation au Brésil, il était même une multinationale qui n’a pas hésité à délocaliser avec tous les travers de ce type d’entreprises (exploiteurs de la main-d’œuvre, mauvaise paye, dégâts environnementaux…). Contrairement à ce que laisse entendre le patronat de l’agroalimentaire en Bretagne et ailleurs, cette « modernisation » du système agricole détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée… et elle continue dans cette voie. En effet, pour répondre aux impératifs de productivité et de marge de profits, il a fallu agrandir les exploitations, les équiper (en matériel, en produits chimiques dits phyto sanitaires et en médicaments antibiotiques, vaccins… -)… et réduire le nombre de paysans. Cette élimination planifiée de la petite paysannerie, avec l’appui des pouvoirs publics (Etat et Union Européenne), n’a pas été sans conséquences : désertification rurale, mise au chômage, suicides, dépression, et prolétarisation vers les usines de l’agro alimentaire, d’autant que celles-ci ont largement recours au personnel intérimaire. Sur les 50 dernières années, le bilan en termes d’emplois créés dans l’agro par rapport à l’élimination des petits paysans (et des emplois qui étaient attachés à une vie rurale plus intense) est évidemment déficitaire (en Bretagne, de 169 000 exploitations agricoles en 1969, on tombe à 33 000 en 2009 alors que, parallèlement, le nombre de salariés de l’agroalimentaire était de 69 000 au 31 décembre 2009, et ce avec une population bretonne qui a augmenté…).

La réorganisation de l’agriculture capitaliste n’est pas encore achevée et de nombreux agriculteurs et éleveurs vont encore mettre la clé sous la porte et revendre leurs terres aux grosses exploitations. Soutenir le système Doux (notamment ce qu’on appelle les élevages intégrés, soit disant indépendants parce que non salariés mais, en réalité, complètement enchaînés à l’industriel), c’est soutenir l’élimination de la petite paysannerie, c’est-à-dire l’accroissement du chômage !

…et chômage là-bas

Dans les usines Doux, du poulet « bas de gamme » est produit à destination du marché africain. Ses exportations, souvent subventionnées, cassent le marché des petits producteurs locaux de volailles… lesquels se retrouvent au chômage et migrent souvent désoeuvrés vers les (bidon)-villes… et parfois plus loin. L’appel intersyndical ne bat-il pas de l’aile (si l’on ose dire) avec de telles revendications ? Où est passé l’internationalisme syndicaliste ? Plonger des prolétaires dans la misère, ici ou là-bas, est pour nous tout aussi révoltant.

De même, il est de notoriété publique (confirmée par des études) que le travail dans les usines telles celles de Doux développent des maladies professionnelles (troubles musculo squelettiques) et un taux d’accidents du travail plus élevé que la moyenne. Lire l’article de bastamag (http://www.bastamag.net/)  » les forçats de la volaille (http://anars56.over-blog.org/article-industrie-agroalim….html) ». Extrait : « Sur le site « Père Dodu » (Doux) à Quimper, « Le taux de fréquence des accidents de travail est de 98,88 % ! Cela signifie que l’ensemble des salariés du site ont été victimes d’un accident de travail dans l’année, ou que certains ont été plusieurs fois en arrêt de travail suite à un accident (chutes, heurts, coupures…)  », détaillait Raymond Gouiffès, délégué syndical de la CGT, chez Doux. Est-ce rendre service aux travailleurs et travailleuses de vouloir les faire retourner dans ces lieux d’exploitation et qui leur ruinent la santé ?

Raisons écologiques :

D’autres ont déjà effectué le bilan de l’élevage intensif et de l’agroalimentaire (dont Doux) qui lui est lié : pollution des cours d’eau, pollution de l’air (particules de pesticides en divagation), algues vertes, déforestation en Amazonie (pour la culture de soja fourrager, souvent Ogm, destiné aux animaux d’élevage européens, entre autres), émission de gaz à effet de serre (CO2, méthane, protoxyde d’azote…), utilisation de carburant pour l’importation d’aliments d’élevage et exportation des produits finis… De même, les productions animales, du début à la fin de la filière, consomment énormément d’eau potable.

Raisons de santé publique :

Les élevages concentrationnaires impliquent l’utilisation massive d’antibiotiques pour une double raison : d’une part faire face aux multiples germes qui peuvent pulluler, d’autre part accélérer la croissance des animaux. Ce recours fréquent aux antibiotiques génère une résistance des bactéries à ce type de médicaments… et rend toute la population humaine plus vulnérable. Des résidus de vaccins se retrouvent aussi dans la chair des animaux et ce qu’on appelle les sous-produits (lait et ses dérivés, œufs…). Déliquescence du syndicalisme ?

Les termes de l’appel intersyndical posent question. Il semble témoigner d’une vue étroite et à court terme. Il est bien peu offensif et vraisemblablement pas à la hauteur des enjeux. Si l’on se focalise uniquement sur l’aspect « emplois » comme le font les organisations syndicales signataires de cet appel, au nom du pragmatisme, d’une réponse immédiate à apporter aux salariés menacés par le chômage, le calcul est quand même faux, comme on l’a vu. Répétons le : l’agroalimentaire détruit plus d’emplois (ici et dans les pays vers où les produits sont exportés) qu’il n’en crée et désorganise par sa concentration l’aménagement du territoire, accélérant l’exode rural. Nulle part l’appel inter syndical n’évoque une reconversion des usines Doux et de ses fournisseurs… pas plus que l’Etat d’ailleurs. Ce dernier est bien dans son rôle de défense de l’exploitation capitaliste… contrairement au syndicalisme en principe (https://fr.wikipedia.org/wiki/Charte_d%27Amiens).

Pourtant, compte tenu des considérations (anti) sociales, écologiques et sanitaires relatées ci-dessus, il n’est pas exagéré de qualifier l’outil de production Doux, comme un outil de destruction des travailleurs, des animaux et de l’environnement. Le groupe Doux, et particulièrement la famille Doux, a fait fructifier son capital sur le dos des travailleurs et de l’environnement, n’hésitant pas à délocaliser quand ses intérêts le commandaient. C’est le travail, disons même l’exploitation des salariés, qui a fait la richesse de ce capitaliste. Il a réussi à bénéficier de nombreuses aides publiques, notamment les dizaines de millions d’euros de subventions européennes dans le cadre de la PAC (politique agricole commune) : « depuis 1995, Doux a ainsi empoché plus de 1 milliards d’euros d’aides » (Canard enchaîné du 6 juin 2012). Sa fortune s’est considérablement accrue (+ de 18 % entre 2010 et 2011 : http://www.rennes-info.org/Les-dirigeants-du-groupe-Dou…-sont). La famille Doux est ainsi devenu la 146ème fortune de France.

Reconversion et autogestion

Aussi, pour notre part, nous ne soutenons pas le maintien de l’outil Doux. En revanche, car ce sont les salariés les premiers concernés, nous revendiquons que la fortune de Doux soit récupérée par les travailleuses et travailleurs qui l’ont construite de leur sueur, de leur labeur… et de leur douleur ! Doux doit leur verser à chacune et à chacun une très forte indemnité, leur permettant d’échapper (au moins un temps) au travail salarié : le repos, ils et elles l’ont bien mérité ! Nous militons pour l’expropriation de Doux. Nous voulons aussi que sa fortune serve dans un premier temps à financer la reconversion des élevages en petites unités de production biologique, réparties sur l’ensemble du territoire, assurant un maillage au plus près des consommateurs et consommatrices, pour favoriser les circuits courts. Il nous semble aussi pertinent d’axer ces productions davantage vers l’alimentation végétale, car celle-ci a la plus faible empreinte écologique et rend moins dépendante les productions animales aux importations (fussent-elles de grains biologiques). C’est une logique de souveraineté alimentaire et une prise en compte de la condition animale.

Ceci dit, la reconversion des salariés et des éleveurs vers d’autres activités plus intéressantes d’un point de vue écologique, social et sanitaire n’est pas une garantie pérenne. Le système agricole mondial est globalisé, une rude concurrence sévit en son sein… Il est un concentré de ce qu’est le capitalisme, n’hésitant pas à plonger dans la misère des millions de travailleurs, et à provoquer des famines… alors que la production végétale va au delà des besoins mondiaux (selon Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, la production de céréales annuelles pourrait satisfaire une population de près de 12 milliards d’humains (http://www.bastamag.net/article1995.html) sans la spéculation, sans le détournement de nourriture vers la production de viandes et d’agrocarburants).

Pour autant, une nouvelle production « alternative » risque de se heurter aux contraintes capitalistes et à sa logique de compétition et de concentration. Soit le concurrent est éliminé, soit c’est sa propre entreprise qui disparaît. Il y a toujours des perdants dans une telle configuration. Aussi n’y a-t-il pas de solutions au sein du système ! Les rapports d’exploitation perdurent car telle est sa fonction. C’est bien ce système qui est à démanteler et de nouvelles formes de sociétés humaines à reconstruire. Combinée avec la socialisation (collectivisation) des moyens de production et des terres, l’autogestion (https://fr.wikipedia.org/wiki/Autogestion), qui n’est pas une solution clé en main, mais une méthode d’organisation et un but à atteindre, nous semble la réponse la plus appropriée car non dogmatique et adaptée aux populations qui s’en emparent…

Source : Le blog des groupes libertaires R. Lochu (Vannes) et F. Ferrer (Lorient)